Événements & Rencontres
Séminaires, conférences et ateliers autour des grandes transitions — énergétique, géopolitique, démographique et numérique.
Événements passés
Politique industrielle verte et économie politique de la transition énergétique en Afrique du Nord
Les pays d'Afrique du Nord sont confrontés à un ensemble de défis étroitement imbriqués : l'accélération des crises climatiques et écologiques, les pressions croissantes sur les systèmes hydriques, alimentaires et énergétiques, ainsi que la nécessité de définir des stratégies de développement viables dans une économie mondiale de plus en plus fragmentée. Dans ce contexte, la politique industrielle verte s'impose à la fois comme une nécessité et comme une opportunité stratégique.
L'atelier a réuni à Tanger plus d'une trentaine de participants — universitaires, experts et représentants de la société civile venus de l'ensemble de la région MENA — afin d'examiner dans quelle mesure la transition énergétique actuelle peut favoriser un développement inclusif, et les situations dans lesquelles elle risque au contraire de reproduire d'anciens schémas d'extraction, de dépendance et d'intégration inégale dans l'économie mondiale.
Programme détaillé
Politique industrielle verte et économie politique de la transition énergétique en Afrique du Nord
Le développement de capacités industrielles nationales dans des secteurs liés aux énergies renouvelables, à la mobilité électrique, aux minerais critiques, aux engrais, à l'hydrogène et aux industries à faible intensité carbone pourrait renforcer la résilience face aux chocs extérieurs, créer des emplois, favoriser la montée en gamme technologique et améliorer l'intégration dans les nouvelles chaînes de valeur mondiales.
Toutefois, le succès est loin d'être garanti : la concurrence internationale est intense et le chemin à parcourir est jalonné d'arbitrages difficiles ainsi que de choix délicats en matière de séquençage des politiques, en particulier dans des contextes marqués par des marges budgétaires limitées, des capacités administratives inégales et une forte dépendance à l'égard des financements et des marchés extérieurs.
En présence du Président de l'Open Society Foundations (OSF), des invités et des participants.
La transition énergétique n'est pas seulement un processus technique ou environnemental ; elle est fondamentalement politique. À travers l'Afrique du Nord et l'ensemble de la région MENA, les stratégies industrielles vertes redessinent les États, les modèles de développement et les rapports de force entre acteurs nationaux et internationaux. Elles donnent naissance à de nouvelles économies politiques du développement, caractérisées par des évolutions dans les modes d'intervention de l'État, les politiques industrielles et les systèmes de gouvernance.
Dans de nombreux pays, la transition transforme le rôle de l'État : les gouvernements renforcent leurs fonctions de planification, de régulation, d'investissement et de coordination, souvent à travers des structures de décision centralisées. Si cette évolution peut renforcer les capacités de l'État et la planification de long terme, elle soulève également des questions de redevabilité, de participation et de concentration du pouvoir. Trois grandes trajectoires se dessinent dans la région : des États volontaristes qui cherchent à piloter activement la transition ; des États conservateurs dont l'objectif principal est de préserver les arrangements existants ; et un troisième groupe caractérisé par la fragmentation des politiques publiques ou le déni.
- Quels types d'économies politiques émergent des projets de transition verte ?
- Comment les politiques de transition verte influencent-elles les contrats sociaux et les attentes des citoyens en matière de développement et de protection sociale ?
- La politique industrielle verte peut-elle aider les pays exportateurs d'énergie à dépasser les modèles de développement rentiers ?
- Les nouveaux secteurs verts favorisent-ils une véritable transformation productive ou créent-ils de nouvelles formes de captation de rente ?
- Comment la finance climatique, le financement du développement, les fonds souverains et les capitaux privés façonnent-ils les stratégies nationales de transition ?
- Amel Boubaker — professeure en tenure track, Université d'Aix-Marseille
- Dawud Al Ansari — fondateur du Shaheen Institute (Oman)
- Colin Powers — directeur de la recherche, Noria (France)
- Fernando Santiago Rodriguez — chargé des politiques industrielles, ONUDI
La transition verte est à l'origine de la plus importante réorganisation des réseaux mondiaux de production depuis l'essor de la mondialisation dans les années 1990. Véhicules électriques, batteries, technologies renouvelables, minerais critiques, hydrogène et produits industriels à faible intensité carbone créent de nouvelles opportunités pour les pays qui cherchent à progresser dans les chaînes de valeur mondiales. La région MENA bénéficie de sa proximité avec les marchés européens, d'un potentiel renouvelable croissant, de capacités manufacturières déjà établies dans l'automobile et les engrais, et de son attractivité auprès d'investisseurs majeurs de Chine et du Golfe.
Toutefois, l'intégration aux chaînes de valeur vertes ne conduit pas automatiquement au développement industriel. L'économie mondiale se fragmente à mesure que les grandes puissances déploient politiques industrielles, subventions, exigences de contenu local et restrictions commerciales. Des mesures telles que le Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF / CBAM) de l'Union européenne risquent de renforcer certaines formes de protectionnisme vert et de créer de nouveaux obstacles pour les pays en développement.
- Qu'est-ce qui distingue une montée en gamme industrielle réussie d'une simple participation aux chaînes de valeur mondiales ?
- Le CBAM constitue-t-il principalement une menace pour l'industrie nord-africaine ou un catalyseur de modernisation ?
- Les pays de la région MENA peuvent-ils transformer leur abondance en énergies renouvelables en avantage compétitif dans l'acier, les engrais, la chimie et l'hydrogène ?
- La présence croissante des entreprises chinoises dans les véhicules électriques, les batteries et les renouvelables représente-t-elle une opportunité de transfert de technologie et d'apprentissage industriel ?
- À quoi ressemblerait le succès dans dix ans : davantage d'exportations, des écosystèmes industriels plus profonds, des capacités technologiques accrues ou une plus grande autonomie stratégique ?
- Nora Abu Shadi — professeure associée d'économie, Université du Caire ; chercheuse affiliée à l'Economic Research Forum (ERF)
- Alfonso Medinilla — responsable du programme Action climatique et transition verte, ECDPM
- Roberto Cardinale — professeur associé, University College London (UCL)
- Byford Tsang — Senior Fellow, Conseil européen des relations internationales (ECFR) · participation en ligne
L'accélération mondiale de la décarbonation redessine les rapports économiques et géopolitiques de part et d'autre de la Méditerranée. Tandis que l'Europe cherche à sécuriser ses approvisionnements en énergies propres et à réduire sa dépendance aux hydrocarbures, les pays d'Afrique du Nord se positionnent comme producteurs de premier plan d'hydrogène vert, d'électricité renouvelable et d'autres intrants stratégiques de la transition. Pour les gouvernements de la région, ces filières émergentes laissent entrevoir des investissements, des recettes d'exportation, des rentrées de devises et des perspectives de montée en gamme industrielle.
Mais cette nouvelle géographie du vert soulève également des questions fondamentales quant aux ressources, à la soutenabilité et au développement. La transition verte crée-t-elle les conditions d'une croissance durable et inclusive, ou ne fait-elle que reconduire les logiques d'extraction et de dépendance déjà à l'œuvre ? À partir du cas des projets d'énergies renouvelables, cette session explore ces tensions et s'interroge sur ce qu'exigerait une transition verte véritablement juste en Afrique du Nord.
- Quels sont les coûts environnementaux et sociaux des investissements verts ?
- Comment les ressources limitées en eau, les terres et l'énergie renouvelable seront-elles réparties entre les besoins nationaux et une production orientée vers l'exportation ?
- Historiquement, l'Afrique du Nord s'est intégrée aux marchés mondiaux à travers les hydrocarbures, les phosphates et les exportations agricoles. Qu'y a-t-il de véritablement nouveau dans l'hydrogène vert ?
- Que se passe-t-il lorsque des projets d'hydrogène à grande échelle se heurtent à la rareté de l'eau, aux besoins de l'agriculture et aux moyens de subsistance des populations locales ?
- Peut-on dissocier la transition énergétique des enjeux de gouvernance de l'eau dans certains des pays les plus exposés au stress hydrique dans le monde ?
- Quelles communautés ont le plus à gagner et le plus à perdre de ces projets ? Dans quelles conditions les investissements dans l'hydrogène peuvent-ils contribuer à la montée en gamme industrielle plutôt qu'à une simple exportation d'énergie ?
- Yasmine Zarhloul — chercheuse non résidente, Carnegie Middle East Center (Maroc)
- Mohamed Younes — chercheur spécialisé dans les politiques énergétiques et environnementales (Égypte)
- Inesaf Benzaki — chargée de campagne, Greenpeace (Maroc)
- Imen Cherif — mouvement MENAFEM pour la justice économique, le développement et la justice écologique (Tunisie)
Cette session examine comment les économies nord-africaines peuvent financer leurs ambitions en matière d'adaptation au changement climatique et d'industrialisation verte à un moment où les finances publiques sont sous pression, où les coûts d'emprunt demeurent élevés et où les vulnérabilités économiques s'accentuent. Les gouvernements sont appelés à stabiliser leurs économies, protéger les populations contre des chocs de plus en plus fréquents, mettre en œuvre des programmes de réformes et investir dans l'avenir, tout en disposant de marges budgétaires limitées.
Institutions européennes de développement, fonds souverains du Golfe, investissements chinois dans les secteurs bas carbone, mécanismes de financement climatique et partenariats avec le secteur privé jouent tous un rôle croissant dans l'orientation de la transition verte de la région. Maximiser les retombées locales suppose une hiérarchisation stratégique des priorités, des cadres de politiques publiques crédibles et une vision claire des objectifs de développement.
- Quels modèles de financement émergent dans le cadre de la transition verte en Afrique du Nord, et quels acteurs les portent ?
- Comment les capitaux du Golfe redéfinissent-ils les trajectoires de développement à travers l'industrialisation verte, les renouvelables et les infrastructures stratégiques ?
- Comment les stratégies de financement peuvent-elles concilier compétitivité économique, inclusion sociale et résilience ?
- Quels dispositifs sont nécessaires pour que les transitions vertes renforcent les capacités productives nationales plutôt que d'alourdir l'endettement et d'accroître les inégalités ?
- Bertha Argueta — responsable principale des politiques et du plaidoyer pour la justice climatique, EURODAD
- Mohamed Wail Aaminou — professeur affilié en croissance verte, Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P)
- Mehran Haghirian — directeur de la recherche et des programmes, Bourse & Bazaar Foundation
- Rabeh Arezki — directeur de recherche, CERDI et CNRS · participation en ligne
Les leçons du passé. Cette session replace les ambitions actuelles d'industrialisation verte dans la trajectoire historique plus large des politiques industrielles dans le monde arabe. Elle examine les fondements institutionnels et politiques des transformations industrielles réussies : capacités de l'État, planification de long terme, mécanismes de coordination, apprentissage technologique, efficacité bureaucratique, développement du capital humain et organisation des relations entre acteurs publics et privés.
Perspectives d'avenir. Les conflits au Moyen-Orient, les perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales et la sécurisation croissante des politiques énergétiques en Europe et en Asie sont susceptibles d'influencer les flux d'investissement, les priorités industrielles et les trajectoires de transition en Afrique du Nord et dans le Golfe. Parallèlement, une éventuelle baisse de la demande mondiale de pétrole à long terme pourrait modifier les stratégies d'investissement des pays du Golfe et redéfinir les interdépendances régionales.
- Pourquoi de nombreuses politiques industrielles de la région ont-elles eu des difficultés à générer une croissance durable de la productivité et une transformation structurelle ?
- Quelles formes de capacités étatiques sont nécessaires pour mettre en œuvre des stratégies ambitieuses d'industrialisation verte ?
- Comment concilier planification de long terme et flexibilité dans un environnement technologique et géopolitique en évolution rapide ?
- Les préoccupations liées à la sécurité énergétique vont-elles accélérer ou ralentir les trajectoires de décarbonation ?
- Souad Dhaoui — Institut tunisien de la compétitivité et des études quantitatives (ITCEQ), Tunisie
- Nabil Jedlane — professeur d'économie, Université Abdelmalek Essaâdi, Tanger (Maroc)
- Redouane Raouf — professeur, Université Mohammed V de Rabat (Maroc)
- Tayeb Amegroud — expert en énergie (Maroc)
- Jauad El Kharraz — expert en énergie (Maroc)
Cette session publique conjointe, coorganisée par le Policy Network for Transitions et la Rihla Initiative for Green Economic Growth, examine la manière dont les mécanismes de financement climatique et les stratégies de transition verte sont redéfinis par l'évolution de l'environnement international. Elle s'intéresse en particulier au rôle croissant des capitaux du Golfe dans le financement des infrastructures vertes, du développement industriel, des énergies renouvelables, des systèmes alimentaires et de la transformation urbaine à travers les pays du Sud global, ainsi qu'à la façon dont l'implication croissante de la Chine dans les technologies vertes, l'industrie manufacturière, les infrastructures et les chaînes d'approvisionnement transforme l'économie politique des transitions énergétiques et écologiques.
- Hamza Meddeb — Carnegie Middle East Center et Policy Network for Transitions
- Dawud Al Ansari — Rihla Initiative
- Lydia El Bouazati — Rihla Initiative
- Nora Abu Shadi — Université du Caire et Economic Research Forum (ERF)
- Matthias Larsen — London School of Economics and Political Science (LSE) · participation en ligne
- Iskander Erzini — Imal Initiative for Climate and Development · participation en ligne
Compte rendu
Politique industrielle verte et économie politique de la transition énergétique en Afrique du Nord
L'atelier de Tanger a réuni plus d'une trentaine de participants — universitaires, experts et représentants de la société civile venus de l'ensemble de la région MENA — autour d'un postulat de départ : les paradigmes de développement dominants ne traversent pas une crise passagère, ils sont fondamentalement remis en cause par un environnement international en mutation rapide. Plutôt que de considérer les perturbations économiques et géopolitiques actuelles comme des chocs temporaires, les participants ont soutenu qu'elles annoncent une transformation structurelle plus profonde de l'économie politique mondiale.
La combinaison de l'accélération du changement climatique, de la compétition technologique, de la fragmentation géopolitique, de l'évolution des formes de la mondialisation et du renouveau des politiques industrielles a créé un contexte dans lequel de nombreuses hypothèses ayant sous-tendu les stratégies de développement au cours des trente dernières années ne paraissent plus adéquates.
La question décisive n'est plus de savoir si l'Afrique du Nord participera à la transition verte mondiale, mais si elle le fera en tant que productrice de savoir, de technologie et de capacités industrielles, plutôt que principalement en tant que fournisseur d'énergie et de matières premières.
Sommaire
- Poser le cadre : pourquoi les paradigmes de développement sont réévalués
- La transition verte comme transformation économique structurelle
- Construire des capacités productives : l'objectif central de la politique industrielle verte
- Réimaginer l'État développementiste : capacité, coordination et apprentissage
- Naviguer dans un monde fragmenté : capacité d'action et intégration stratégique
- Gouverner le capital : finance, investissement et économie politique de la transition
- Appropriation politique, justice sociale et gouvernance de la transformation
- Conclusion : vers une nouvelle économie politique du développement vert
Poser le cadre : pourquoi les paradigmes de développement sont réévalués
Tout au long des débats, un large consensus s'est dégagé sur le fait que l'époque durant laquelle le développement était principalement conçu à travers la libéralisation des marchés, la stabilité macroéconomique et l'intégration aux chaînes de valeur mondiales a atteint ses limites. Si ces politiques ont contribué à la croissance dans de nombreux contextes, elles n'ont souvent pas permis d'engendrer la transformation productive, la montée en gamme technologique et la résilience nécessaires à un développement de long terme. De nombreuses économies en développement demeurent enfermées dans des activités à faible valeur ajoutée, fortement dépendantes des exportations de matières premières ou des financements extérieurs, et vulnérables à des marchés internationaux de plus en plus volatils.
Cette réévaluation coïncide avec des changements profonds dans le comportement même des économies avancées. La résurgence des politiques industrielles aux États-Unis, dans l'Union européenne, en Chine et dans plusieurs pays à revenu intermédiaire marque une rupture notable avec les prescriptions traditionnellement promues par les institutions financières internationales. L'interventionnisme étatique, longtemps présenté comme un obstacle au bon fonctionnement des marchés, est revenu au cœur des stratégies économiques, à travers des investissements de grande ampleur, des subventions ciblées, des mesures commerciales stratégiques et des politiques technologiques conçues pour renforcer les capacités productives nationales.
La question n'est plus de savoir si les pouvoirs publics doivent intervenir dans la transformation économique, mais comment les États peuvent se doter de la capacité institutionnelle nécessaire pour intervenir efficacement.
Encadré 1 — Ce qui a changé dans l'environnement international
- Retour assumé des politiques industrielles dans les économies avancées et plusieurs pays à revenu intermédiaire.
- Chaînes d'approvisionnement de plus en plus façonnées par la sécurité nationale, la souveraineté technologique et les alliances géopolitiques.
- Diffusion des logiques de friend-shoring, de near-shoring et de de-risking : une mondialisation plus sélective.
- Politique climatique devenue instrument de compétition industrielle.
- Développement de plus en plus conçu comme un processus de construction de capacités productives, et non de simple correction des défaillances de marché.
Les participants ont également souligné que le développement ne saurait être appréhendé exclusivement à travers des indicateurs macroéconomiques tels que la croissance du PIB. Un développement durable exige des améliorations en matière de productivité, de qualité de l'emploi, de capacités technologiques et d'efficacité institutionnelle. L'atelier a ainsi remis en cause les conceptions étroites de la réussite économique qui négligent l'inclusion sociale, les inégalités territoriales et la légitimité politique.
Pour l'Afrique du Nord, ce paysage en mutation crée à la fois des opportunités et des contraintes. La proximité géographique avec les marchés européens, un potentiel abondant en énergies renouvelables et un potentiel démographique croissant constituent des avantages comparatifs importants. Les participants ont toutefois averti que ces seuls atouts ne suffiront pas à générer un développement durable, à moins d'être accompagnés de stratégies industrielles délibérées, capables de favoriser les capacités productives nationales, l'apprentissage technologique et la création de valeur locale.
La transition verte comme transformation économique structurelle
L'un des thèmes les plus marquants de l'atelier a été le rejet d'une conception étroite de la transition verte, réduite à un agenda essentiellement environnemental ou technologique. Dans la quasi-totalité des sessions, les participants ont soutenu que la décarbonation devait au contraire être comprise comme un processus de transformation économique structurelle, susceptible de redessiner les systèmes productifs, l'organisation industrielle et les trajectoires de développement.
Cette distinction est importante, car une grande partie du débat international contemporain continue d'appréhender la transition verte sous le seul angle de la réduction des émissions, du déploiement des renouvelables et de la finance climatique. La question décisive n'est pas simplement de savoir comment les pays réduisent leurs émissions, mais si la transition contribue à bâtir des économies plus productives, plus diversifiées et plus résilientes.
Les technologies d'énergie renouvelable ont donc été présentées moins comme des objectifs finaux que comme des instruments capables de soutenir la transformation industrielle. Les ressources solaires et éoliennes, l'hydrogène vert, la fabrication de batteries et les minéraux critiques offrent des opportunités économiques significatives. Pourtant, ces opportunités ne sont pas nécessairement développementales : un pays peut exporter de l'électricité renouvelable, de l'hydrogène ou des matières premières sans transformer substantiellement la structure sous-jacente de son économie.
Le simple fait de participer aux chaînes de valeur vertes émergentes ne garantit pas le développement industriel. La transition ne devient transformatrice que lorsqu'elle génère un apprentissage domestique, une montée en gamme technologique et de nouvelles capacités productives.
Une préoccupation récurrente tout au long de l'atelier concernait ce que plusieurs intervenants ont qualifié d'« extractivisme vert ». Dans un tel scénario, les pays d'Afrique du Nord fourniraient de l'électricité renouvelable, de l'hydrogène ou des matières premières critiques aux marchés extérieurs tout en important les technologies, les machines et les services à forte valeur ajoutée associés à ces secteurs. Bien que les émissions de carbone puissent diminuer, la division internationale du travail sous-jacente resterait largement inchangée.
| Dimension | Trajectoire « extractivisme vert » | Trajectoire « transformation productive » |
|---|---|---|
| Insertion mondiale | Exportation d'énergie et de matières premières | Montée progressive vers l'ingénierie, la conception et la fabrication avancée |
| Technologie | Importation de machines et de services | Apprentissage domestique, R&D, capacités d'absorption |
| Tissu productif | Projets enclavés, peu de liens locaux | Réseaux de fournisseurs, PME, écosystèmes industriels |
| Emploi | Emplois limités, largement temporaires | Emplois qualifiés, formation, ingénierie |
| Résultat | Baisse des émissions sans changement structurel | Diversification, résilience et capacité d'action élargie |
Éviter ce scénario exige une attention délibérée portée à la création de valeur domestique. Les participants ont soutenu que les stratégies industrielles devraient viser à renforcer les réseaux de fournisseurs locaux, à soutenir les petites et moyennes entreprises, à encourager le transfert de technologie, à développer les capacités d'ingénierie et à étendre les activités de recherche et développement. La transformation productive dépend ainsi moins du volume des investissements attirés que de la qualité des liens productifs générés au sein de l'économie nationale.
Plus fondamentalement, les participants ont estimé que la transition verte ouvre une fenêtre d'opportunité historique rare. La restructuration simultanée des systèmes énergétiques mondiaux, de la production industrielle et des chaînes de valeur internationales ouvre de nouvelles possibilités pour une industrialisation tardive. Ces opportunités ne resteront cependant pas disponibles indéfiniment.
Construire des capacités productives : l'objectif central de la politique industrielle verte
Si un concept a constamment sous-tendu les débats, c'est celui de capacités. Bien que les intervenants aient abordé le sujet sous des angles disciplinaires différents — économie, science politique, études du développement, finance ou politique énergétique —, ils sont revenus à plusieurs reprises sur la même proposition : l'objectif ultime de la politique industrielle n'est pas simplement d'accroître l'investissement, d'étendre la production ou d'améliorer les exportations, mais de construire les capacités productives sur lesquelles repose le développement de long terme.
Encadré 2 — Ce que recouvrent les « capacités productives »
- Compétences techniques des entreprises et compétences d'ingénierie des travailleurs.
- Connaissances technologiques accumulées au sein des institutions de recherche.
- Capacités managériales des entreprises et compétence administrative des agences publiques.
- Expertise financière nécessaire pour mobiliser des investissements de long terme.
- Densité des liens entre entreprises, universités, instituts techniques et administrations.
Les technologies peuvent être achetées. Des entreprises étrangères peuvent implanter des sites de production. Mais les capacités productives elles-mêmes émergent de processus d'apprentissage qui sont nécessairement domestiques.
Cette compréhension place l'apprentissage au cœur de la politique industrielle. Plutôt que de présenter le développement comme la mise en œuvre d'un modèle prédéterminé, les participants l'ont décrit comme un processus adaptatif à travers lequel gouvernements et entreprises acquièrent progressivement des connaissances pratiques. Les politiques industrielles réussies ne sont donc pas celles qui évitent toute erreur, mais celles qui sont capables d'apprendre de l'expérimentation, d'identifier les initiatives fructueuses et de corriger les échecs avant qu'ils ne deviennent systémiques.
Plusieurs intervenants ont explicitement contesté l'hypothèse selon laquelle les seules forces du marché génèrent cet apprentissage. Les entreprises sous-investissent souvent dans la formation, car les travailleurs qualifiés peuvent ensuite partir ailleurs. Les investisseurs privés évitent fréquemment les activités de recherche dont les bénéfices dépassent le cadre de l'entreprise individuelle. Les universités peuvent rester déconnectées des besoins industriels, à moins que des efforts délibérés ne soient déployés pour renforcer la collaboration. Ces problèmes de coordination justifient un rôle actif des institutions publiques — non pour se substituer aux marchés, mais pour faciliter l'apprentissage collectif dont dépendent les industries compétitives.
L'atelier a également rejeté l'hypothèse largement répandue selon laquelle l'investissement direct étranger génère automatiquement une montée en gamme technologique domestique. Le transfert de technologie n'est pas un processus passif dans lequel le savoir accompagnerait simplement les flux de capitaux : il dépend des capacités d'absorption des entreprises et institutions nationales. Les pays capables de former des ingénieurs, de soutenir la recherche appliquée, de favoriser le développement des fournisseurs et d'encourager la collaboration entre investisseurs étrangers et entreprises locales sont bien plus susceptibles de transformer l'investissement extérieur en capacités productives durables.
Les participants ont enfin souligné que l'accumulation de capacités est intrinsèquement cumulative et dépendante des trajectoires antérieures. Les pays passent rarement directement de l'extraction de ressources au leadership technologique : la montée en gamme industrielle procède par étapes successives d'apprentissage. La patience devient ainsi une vertu stratégique.
Réimaginer l'État développementiste : capacité, coordination et apprentissage institutionnel
Peu de concepts ont reçu autant d'attention que celui de capacité étatique. Si les débats ont fréquemment évoqué la politique industrielle, la transition verte et la transformation économique, les participants ont répété qu'aucun de ces objectifs ne pouvait être atteint sans des institutions publiques compétentes. La conception qui s'en dégage diffère toutefois sensiblement des visions traditionnelles : plutôt que de plaider pour un retour à la production dirigée par l'État ou à la planification centralisée, les participants ont formulé une vision de l'État développementiste centrée sur la coordination, l'apprentissage institutionnel et la gouvernance stratégique.
Les participants ont donc systématiquement décrit l'État comme un coordinateur plutôt que comme un simple régulateur. La transformation structurelle exige des investissements qui traversent simultanément plusieurs secteurs et institutions : les projets d'énergie renouvelable dépendent des réseaux électriques, des ports, de la logistique, de la formation professionnelle, des universités, des systèmes financiers et des institutions de recherche. Aucun de ces éléments ne peut être développé de manière indépendante.
Plusieurs intervenants ont soutenu que les stratégies industrielles échouent souvent parce qu'elles restent déconnectées de l'éducation, de la recherche, des infrastructures, de la régulation financière ou du développement territorial. La politique industrielle devrait donc être comprise moins comme une intervention sectorielle que comme un cadre organisationnel reliant plusieurs institutions publiques autour d'objectifs de développement communs.
L'une des caractéristiques déterminantes des États développementistes réussis réside dans leur capacité à préserver une continuité stratégique tout en demeurant suffisamment flexibles pour s'adapter à l'évolution des circonstances.
Les participants ont observé à plusieurs reprises que la transformation industrielle se déploie sur des décennies, alors que les systèmes politiques fonctionnent selon des cycles électoraux beaucoup plus courts. Les gouvernements changent, les priorités évoluent, des réformes administratives sont introduites puis abandonnées. Ces discontinuités fragilisent l'investissement de long terme, affaiblissent la crédibilité institutionnelle et découragent l'apprentissage technologique.
Plusieurs participants ont également mis en avant l'importance de ce qu'on pourrait appeler l'« autonomie enchâssée » (embedded autonomy). Les gouvernements ont besoin d'une autonomie suffisante pour poursuivre des objectifs de long terme, tout en demeurant étroitement connectés aux acteurs productifs afin de comprendre l'évolution des conditions technologiques et de marché. Un dialogue continu entre pouvoirs publics, entreprises privées, associations professionnelles, universités et société civile permet d'identifier les contraintes émergentes tout en évitant un isolement bureaucratique excessif.
Enfin, l'atelier a introduit une dimension politique plus large de la capacité étatique. Les politiques industrielles créent inévitablement des gagnants et des perdants, redistribuent les ressources et influencent les configurations de l'emploi. La capacité étatique est par conséquent indissociable de la capacité politique : l'aptitude à générer un consensus autour d'objectifs nationaux de long terme tout en gérant les tensions sociales engendrées par le changement structurel.
Naviguer dans un monde fragmenté : capacité d'action, géopolitique et intégration stratégique
Les participants ont tenu à traiter l'environnement international non pas comme une contrainte extérieure figée, mais comme un espace politique dynamique au sein duquel les États conservent une marge de manœuvre significative. Les interprétations déterministes de la mondialisation ont été rejetées au profit d'une insistance sur la capacité d'action (agency) — l'aptitude des gouvernements à façonner leurs propres trajectoires de développement malgré une incertitude géopolitique croissante.
Le contexte décrit tout au long de l'atelier diffère fondamentalement de celui qui a façonné les débats sur le développement au cours des dernières décennies du vingtième siècle. Plutôt que de progresser vers une intégration économique plus poussée sous un ordre libéral relativement stable, l'économie mondiale se caractérise de plus en plus par la rivalité géopolitique, la compétition technologique et la fragmentation stratégique.
Ces transformations ne devraient pas être interprétées uniquement comme des sources d'instabilité. Bien qu'elles génèrent de nouveaux risques, elles élargissent également les options stratégiques offertes aux pays à revenu intermédiaire. Alors que les grandes puissances se disputent l'accès aux minéraux critiques, aux approvisionnements en énergie renouvelable, aux partenariats industriels et au leadership technologique, les pays capables de formuler des stratégies cohérentes pourraient se trouver dans une position de négociation plus favorable qu'au cours des phases précédentes de la mondialisation.
Encadré 3 — Les atouts structurels de l'Afrique du Nord
- Proximité des marchés européens : coûts de transport réduits, attractivité pour les stratégies de near-shoring.
- Ressources solaires et éoliennes abondantes : pôle potentiel pour l'électricité renouvelable et l'hydrogène vert.
- Base manufacturière existante : automobile, équipements électriques, engrais et chimie.
- Position géopolitique charnière entre l'Europe, l'Afrique subsaharienne et le Golfe, permettant de diversifier les partenariats.
La géographie crée des opportunités ; les institutions déterminent si ces opportunités se concrétisent.
Cette perspective redéfinit le concept d'autonomie stratégique. Tout au long de l'atelier, l'autonomie stratégique n'a jamais été présentée comme un isolement économique ou une autosuffisance nationale, mais comme la capacité à faire des choix politiques significatifs au sein d'un monde interdépendant. Les pays dotés de structures productives diversifiées, d'institutions publiques compétentes et de fortes capacités technologiques bénéficient d'une plus grande liberté pour négocier avec les partenaires extérieurs, précisément parce qu'ils dépendent moins d'une source unique de financement, de technologie ou de demande à l'exportation.
Les participants ont également reconsidéré la nature même de la coopération internationale. Plutôt que d'envisager les partenariats exclusivement à travers des relations bilatérales avec l'Europe, plusieurs intervenants ont préconisé une approche plus diversifiée. L'Europe demeure un partenaire essentiel en raison de la taille de son marché, de ses capacités technologiques et de son influence réglementaire ; mais la Chine, les pays du Golfe, les organisations régionales africaines et les institutions multilatérales de développement offrent également des formes de coopération distinctes. Le défi n'est pas de choisir entre blocs géopolitiques concurrents, mais de combiner différents partenariats de manière à maximiser les bénéfices développementaux domestiques.
Cela exige des gouvernements qu'ils définissent des priorités industrielles claires avant d'engager le dialogue avec les partenaires internationaux. Qu'il s'agisse d'investissements dans les renouvelables, de projets d'hydrogène, de financements d'infrastructures ou de partenariats technologiques, les États devraient évaluer les propositions extérieures selon leur contribution à l'accumulation de capacités domestiques, à l'apprentissage technologique et à la diversification productive.
Gouverner le capital : finance, investissement et économie politique de la transformation verte
Alors que les débats sur la finance climatique se concentrent souvent sur la mobilisation de volumes d'investissement plus importants, l'atelier a proposé une perspective analytique différente. Les participants ont soutenu de manière constante que la question centrale n'est pas de savoir si des ressources financières suffisantes existent au niveau mondial, mais plutôt comment le capital est gouverné, alloué et intégré dans des processus plus larges de transformation productive.
Cette perspective part d'un paradoxe frappant. Les pays d'Afrique du Nord disposent de certaines des ressources en énergie renouvelable les plus favorables au monde, ainsi que d'opportunités industrielles de plus en plus attractives. Pourtant, ils font face à des coûts d'emprunt sensiblement plus élevés que les économies avancées. Le principal obstacle à l'industrialisation verte n'est donc pas nécessairement le coût des technologies renouvelables, mais le coût du capital lui-même : instabilité macroéconomique, perception du risque souverain, volatilité des devises et sous-développement des systèmes financiers domestiques neutralisent fréquemment les avantages compétitifs créés par l'abondance des ressources renouvelables.
Un point majeur des débats a porté sur les mérites des dispositifs de financement mixte (blended finance). Les participants ont reconnu leur potentiel tout en mettant en garde contre la tentation de traiter la mobilisation du capital privé comme un objectif en soi. Les garanties publiques et le financement concessionnel réduisent indéniablement les risques d'investissement, mais le critère ultime devrait rester l'impact développemental plutôt que le seul effet de levier financier.
La question centrale n'est pas de savoir combien de capital privé est attiré, mais si l'investissement contribue à la montée en gamme technologique, à la diversification industrielle et à l'accumulation de capacités.
Plusieurs intervenants ont également remis en question l'approche dominante de la finance climatique fondée sur les projets. La production d'électricité nécessite des réseaux de transport ; la production d'hydrogène vert dépend de la gestion de l'eau, des ports, des services d'ingénierie, des institutions de recherche et de la formation spécialisée ; la compétitivité manufacturière repose sur la logistique, les systèmes de certification, les réseaux de fournisseurs et les services financiers. Financer des projets isolés sans soutenir simultanément ces écosystèmes plus larges limite l'impact développemental de l'investissement.
Les participants ont insisté à plusieurs reprises sur l'importance du capital patient. Les investissements dans la recherche, l'éducation, le développement des fournisseurs ou les infrastructures industrielles requièrent fréquemment des décennies avant que leurs pleins bénéfices ne se matérialisent, alors que les marchés financiers de court terme opèrent selon des horizons bien plus rapprochés. Les institutions financières publiques — banques de développement, fonds nationaux d'investissement, institutions multilatérales — demeurent donc indispensables.
L'atelier a également examiné l'importance croissante des fonds souverains, en particulier ceux originaires du Golfe, qui investissent de plus en plus dans les énergies renouvelables, la logistique, la fabrication et les infrastructures à travers l'Afrique du Nord. Ces évolutions ont été considérées comme des opportunités significatives, à condition que les gouvernements récepteurs demeurent attentifs à leurs implications développementales : les partenariats financiers devraient être évalués non seulement au regard du capital fourni, mais aussi de leur contribution aux capacités technologiques domestiques, au développement des fournisseurs locaux et à la diversification industrielle.
Un autre thème récurrent concernait les systèmes financiers domestiques eux-mêmes. Les participants ont observé que les secteurs bancaires de la majeure partie de l'Afrique du Nord continuent de privilégier des activités relativement peu risquées, tandis que le capital-risque, les marchés actions et le financement de l'innovation demeurent comparativement sous-développés. La contribution la plus originale de l'atelier fut peut-être son élargissement du concept de capacité étatique vers ce que l'on pourrait qualifier de capacité étatique financière : la politique industrielle dépend en définitive autant de la capacité de l'État à gouverner la finance que de sa capacité à réguler la production.
Les systèmes financiers ne sont jamais neutres. Ils influencent quels secteurs se développent, quelles technologies se diffusent, quelles entreprises survivent et quelles régions reçoivent l'investissement. Gouverner la finance devient indissociable de gouverner le développement lui-même.
Appropriation politique, justice sociale et gouvernance de la transformation
Au-delà des débats sur la politique industrielle, la finance et le changement technologique, l'atelier est constamment revenu à une question politique plus large : dans quelles conditions la transformation structurelle peut-elle devenir socialement légitime et politiquement soutenable ? Les participants ont soutenu à plusieurs reprises que le succès de la transition verte dépendra en définitive moins de la faisabilité technologique que de la capacité des sociétés à construire des coalitions politiques capables de soutenir un changement de long terme.
Cette perspective a été introduite dès la session d'ouverture, où des représentants des Open Society Foundations ont partagé une réflexion sur l'évolution de la pensée propre de l'organisation. Plutôt que de présenter la démocratie, le développement économique et l'action climatique comme des agendas séparés, ils ont soutenu que ces défis sont devenus de plus en plus interconnectés. Les institutions démocratiques ne peuvent demeurer résilientes si elles coexistent avec une insécurité économique persistante, un déclin de la mobilité sociale et des perspectives limitées pour les jeunes générations.
Cette dimension politique s'est révélée particulièrement pertinente pour l'Afrique du Nord. Plusieurs participants ont observé que la région a connu des vagues successives de réformes encouragées de l'extérieur, des programmes d'ajustement structurel et de la libéralisation des marchés aux initiatives de transition démocratique. Bien que nombre de ces réformes aient poursuivi des objectifs légitimes, elles sont souvent demeurées partiellement mises en œuvre ou insuffisamment ancrées dans les institutions politiques nationales — affaiblissant les arrangements existants sans générer d'alternatives largement acceptées.
La transition ne devrait pas être présentée comme une mise en conformité avec des obligations climatiques internationales, mais comme une stratégie de développement domestique capable de générer de l'emploi, de renforcer les secteurs productifs, d'améliorer les services publics et d'élargir les opportunités économiques.
Les participants ont constamment rejeté l'idée que l'action climatique et la justice sociale constituent des priorités concurrentes. Au contraire, la viabilité politique de la décarbonation dépend précisément de sa capacité à améliorer les conditions de vie tout en réduisant les risques environnementaux. Création d'emplois, développement territorial, montée en gamme technologique et durabilité environnementale devraient se renforcer mutuellement plutôt que de se contrarier.
Les participants ont souligné que les femmes, les jeunes et les communautés historiquement marginalisées doivent être intégrés aux nouvelles opportunités industrielles pour que la transition génère une légitimité durable. Éducation technique, formation professionnelle, programmes d'entrepreneuriat et meilleur accès à l'emploi qualifié y contribuent, de même que des consultations sincères avec les communautés susceptibles d'être affectées par les projets d'investissement.
Or, les efforts déployés dans ce domaine ont trop souvent été insuffisants en Afrique du Nord. En raison de leur usage considérable des terres et de l'eau, de nombreux grands parcs solaires et éoliens de la région ont profondément perturbé les modes de subsistance et les formes de vie communautaire. Dans la mesure où ces projets n'ont également que rarement généré des opportunités d'emploi à grande échelle, leur effet net au niveau local s'avère nettement négatif dans de nombreux cas. Les participants ont insisté à plusieurs reprises sur le fait que cela doit changer : toute transformation industrielle réussie, et a fortiori une transformation verte, doit être ancrée dans la justice sociale.
L'apport politique le plus original de l'atelier concerne peut-être la relation entre capacité d'action et appropriation. La capacité d'action a été décrite comme l'aptitude des pays à définir leurs propres priorités au sein d'un système international fragmenté ; l'appropriation politique étend cette logique au niveau domestique. Les États ne peuvent exercer une capacité d'action significative sur le plan international que si les stratégies de développement sont simultanément enracinées dans un large consensus domestique. L'appropriation nationale devient donc le fondement politique sur lequel repose en définitive le pouvoir de négociation international.
Conclusion : vers une nouvelle économie politique du développement vert
| Domaine | Priorité identifiée par l'atelier |
|---|---|
| Politique industrielle | Passer de la protection sectorielle à l'accumulation de capacités |
| Capacité étatique | Coordination inter-institutionnelle, continuité stratégique, autonomie enchâssée |
| Technologie | Capacités d'absorption, R&D appliquée, liens université-industrie |
| Finance | Capital patient, financement d'écosystèmes plutôt que de projets isolés |
| Partenariats extérieurs | Diversification et évaluation selon la contribution aux capacités domestiques |
| Eau, terres, communautés | Arbitrages explicites, consultation sincère, retombées locales mesurables |
| Légitimité | Coalitions développementales larges et ancrage dans la justice sociale |
Les sessions de l'atelier ont abordé un large éventail de sujets : politique industrielle, gouvernance, chaînes de valeur mondiales, finance climatique, capacités technologiques, fragmentation géopolitique et inclusion sociale. Pris ensemble, ces débats révèlent cependant un cadre analytique remarquablement cohérent. Plutôt que de produire une collection de recommandations disparates, les discussions ont progressivement articulé une vision plus large du développement, adaptée aux transformations profondes qui redessinent l'économie politique mondiale.
Au cœur de ce cadre émergent se trouve un glissement conceptuel fondamental. La transition n'est pas précieuse parce qu'elle remplace les combustibles fossiles par des technologies plus propres, mais parce qu'elle crée une opportunité de réorganiser les systèmes productifs, de renforcer les capacités domestiques et de redéfinir les trajectoires de développement de long terme.
Pour l'Afrique du Nord, les opportunités offertes par la transition verte en cours sont réelles, mais les risques le sont tout autant. La région possède des ressources renouvelables substantielles, une expérience industrielle croissante et une position géographique stratégique reliant l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient. Ces avantages ne généreront cependant un développement durable que s'ils s'accompagnent d'investissements dans le savoir, les institutions et les capacités productives.
Plutôt que de présenter un modèle applicable à chaque pays, l'atelier a encouragé une manière différente de penser la transformation elle-même. Le développement y est compris comme un processus ouvert d'apprentissage, à travers lequel les sociétés élargissent progressivement leur capacité à façonner leur propre avenir. La politique industrielle verte tire précisément sa valeur du fait qu'elle crée les conditions institutionnelles permettant à cet apprentissage de se produire.
La transition ne consiste pas simplement à s'orienter vers des sources d'énergie plus propres. Il s'agit de construire des économies plus productives, plus résilientes, plus inclusives et davantage capables d'exercer leur capacité d'action au sein d'un ordre international toujours plus fragmenté.
Souveraineté sous tension : énergie, sécurité économique et avenir de la Tunisie
Le workshop organisé par le Policy Network for Transitions (PNT) à Paris le 19 mai 2026 est parti d'un choc géopolitique extérieur — la guerre au Moyen-Orient, les tensions autour du détroit d'Ormuz et la hausse des prix de l'énergie et des intrants — pour poser une question plus profonde : la Tunisie dispose-t-elle encore des capacités économiques, institutionnelles et politiques lui permettant d'absorber des chocs prolongés sans entrer dans une séquence d'ajustement désordonné ?
Le principal enseignement des débats est que la crise actuelle ne crée pas les vulnérabilités tunisiennes ; elle les révèle, les accélère et les connecte.
Programme détaillé
Cette première session analyse les canaux de transmission de la crise moyen-orientale vers l'économie tunisienne. Elle examine les effets combinés de la hausse du pétrole, du renchérissement des intrants, de l'inflation importée, de la pression sur la balance des paiements et de l'aggravation potentielle des déséquilibres budgétaires. L'objectif est de comprendre comment un choc géopolitique externe peut rapidement devenir un choc macroéconomique interne.
Cette intervention propose une lecture macroéconomique de l'impact de la guerre au Moyen-Orient sur l'économie tunisienne. Elle analyse les effets de la hausse des prix de l'énergie et des matières premières sur le budget de l'État, la balance commerciale, l'inflation, les réserves en devises et la croissance. L'intervention cherche également à identifier les zones de vulnérabilité immédiate : pression sur les subventions, financement du déficit, coût des importations énergétiques, tensions sur les entreprises publiques et risques de transmission sociale du choc inflationniste.
Cette intervention part du constat que la Tunisie reste insuffisamment préparée à absorber un choc externe durable. Elle examine le décalage entre les hypothèses budgétaires officielles et les perspectives macroéconomiques plus prudentes établies par les institutions internationales, notamment en matière de croissance, d'inflation, de déficit et d'endettement.
Elle pose la question centrale du financement : comment faire face à une hausse durable des prix de l'énergie, des céréales et des intrants agricoles dans un contexte de marges budgétaires réduites ? L'intervention met en évidence les risques liés à un atterrissage économique douloureux : déficit plus élevé que prévu, recours accru à l'emprunt, tensions sur la dette, pression sur le dinar et nécessité probable d'arbitrages impopulaires.
Cette deuxième session porte sur la structure de la dépendance énergétique tunisienne et sur le coût stratégique du retard accumulé dans la transition énergétique. La Tunisie reste fortement dépendante des importations d'hydrocarbures et de gaz naturel, notamment pour sa production électrique. Cette dépendance l'expose à la volatilité des prix, aux tensions régionales et aux contraintes géopolitiques liées aux routes d'approvisionnement.
La session aborde également la place de la Tunisie dans l'équation énergétique méditerranéenne : rôle du gaz algérien, transit vers l'Italie, limites de la valorisation du gazoduc TransMed, risque de contournement par des projets alternatifs comme GALSI, diversification des approvisionnements pétroliers et retard des renouvelables.
Cette intervention analyse les blocages structurels qui freinent l'adoption des énergies renouvelables en Tunisie. Alors que le pays dispose d'un fort potentiel solaire et éolien, la part des renouvelables demeure limitée et les projets avancent lentement. L'intervention examine les obstacles réglementaires, institutionnels, financiers et techniques qui retardent la transition : procédures administratives, raccordement au réseau, rôle de la STEG, incertitudes pour les investisseurs, gouvernance du secteur et absence de vision industrielle claire.
Elle montre que le développement des renouvelables ne relève pas seulement d'un choix écologique, mais d'un impératif économique et stratégique. Réduire la dépendance au gaz importé, sécuriser la production électrique, diminuer la facture énergétique, créer des emplois et structurer des chaînes de valeur locales sont autant d'objectifs qui placent la transition énergétique au cœur du débat national.
Cette troisième session analyse le lien entre choc énergétique, sécurité alimentaire et stabilité sociale. La hausse des prix du pétrole et les perturbations de la chaîne pétrochimique mondiale peuvent renchérir les engrais, l'urée, l'ammoniac, les plastiques et les coûts de transport. Ces dynamiques affectent directement l'agriculture, les industries alimentaires, la distribution et les prix à la consommation.
La session examine également le rôle du système de subventions. Celui-ci demeure un stabilisateur social essentiel, mais il constitue aussi une contrainte budgétaire majeure. La question centrale est donc celle des arbitrages : comment protéger les ménages vulnérables sans aggraver indéfiniment le déficit ? Peut-on réformer les subventions sans provoquer une crise sociale ? Comment articuler politique des prix, sécurité alimentaire et soutenabilité budgétaire ?
Cette intervention analyse les effets de la crise énergétique et pétrochimique sur la sécurité alimentaire tunisienne, et plus largement en Afrique du Nord. Elle montre comment la hausse des prix de l'urée, de l'ammoniac, des engrais, des carburants et du transport peut affecter les rendements agricoles, renchérir la production locale et accroître la dépendance aux importations alimentaires.
Elle pose la question de la sécurité alimentaire comme enjeu stratégique : la Tunisie peut-elle continuer à traiter les intrants agricoles comme de simples produits commerciaux ? Quels mécanismes d'anticipation, de stockage, de soutien aux agriculteurs et de diversification des approvisionnements faudrait-il mettre en place pour limiter les effets des chocs externes ? Quel est l'effet de cette crise sur le soufre, principal intrant de l'industrie chimique et de traitement de phosphate en Tunisie ?
Cette intervention porte sur la politique des prix et la réforme de la compensation en Tunisie. Elle analyse le rôle historique du système de subventions comme instrument de stabilisation sociale, mais aussi comme source de rigidité budgétaire. Dans un contexte de hausse des prix internationaux de l'énergie, des céréales et des intrants, la question de la compensation devient centrale : maintenir les subventions coûte de plus en plus cher, mais les réduire brutalement peut alimenter l'inflation et provoquer des tensions sociales.
L'intervention examine les conditions politiques et sociales d'une réforme possible : ciblage des aides, compensation directe, réforme graduelle, transparence des prix, protection des ménages vulnérables et reconstruction de mécanismes de dialogue social. Elle discute également les risques d'une réforme menée sans confiance, sans médiation et sans récit politique clair.
Cette dernière session est consacrée aux scénarios de sortie de crise et aux réformes possibles. Elle vise à mettre en dialogue les analyses économiques, énergétiques, alimentaires et sociales développées au cours de la journée afin d'identifier les marges de manœuvre disponibles.
La discussion porte sur les scénarios à court et moyen terme : scénario optimiste de stabilisation progressive, scénario intermédiaire de tensions prolongées, scénario pessimiste d'aggravation simultanée des contraintes énergétiques, budgétaires, alimentaires et sociales. Elle aborde également la question du FMI : la Tunisie doit-elle renouer avec un accord financier ? Peut-elle s'en passer ? À quelles conditions un appui extérieur pourrait-il être politiquement et socialement soutenable ?
Les participants discutent des réformes prioritaires : accélération de la transition énergétique, réforme des subventions, constitution de stocks stratégiques, diversification des approvisionnements, protection des intrants agricoles critiques, modernisation du raffinage, valorisation du rôle énergétique méditerranéen de la Tunisie et construction d'une approche intégrée de la sécurité économique.
L'objectif de cette session n'est pas de produire une liste technocratique de recommandations, mais de poser les termes d'un débat stratégique : comment transformer une vulnérabilité énergétique et budgétaire en point de départ d'une politique de souveraineté économique ? Comment éviter que la crise ne se traduise uniquement par des ajustements sociaux coûteux ? Et comment articuler sécurité énergétique, sécurité alimentaire, justice sociale et stabilité politique dans un même cadre d'action ?
Compte rendu
Souveraineté sous tension — Énergie, sécurité économique et avenir de la Tunisie
Le workshop organisé par le Policy Network for Transitions (PNT) à Paris le 19 mai 2026 est parti d'un choc géopolitique extérieur — la guerre au Moyen-Orient, les tensions autour du détroit d'Ormuz et la hausse des prix de l'énergie et des intrants — pour poser une question plus profonde : la Tunisie dispose-t-elle encore des capacités économiques, institutionnelles et politiques lui permettant d'absorber des chocs prolongés sans entrer dans une séquence d'ajustement désordonné ?
Le principal enseignement des débats est que la crise actuelle ne crée pas les vulnérabilités tunisiennes ; elle les révèle, les accélère et les connecte. La dépendance énergétique accroît la pression budgétaire ; la pression budgétaire renforce la dépendance du système bancaire au financement de l'État ; la hausse des prix de l'énergie et l'interruption de l'approvisionnement des intrants agricoles qui transitent par le détroit d'Ormuz se diffusent vers les prix alimentaires et le pouvoir d'achat ; le retard de la transition énergétique prolonge la dépendance extérieure ; et l'affaiblissement des mécanismes de médiation sociale rend plus difficile toute réforme des prix ou des subventions.
Le workshop a ainsi proposé de lire la crise tunisienne non comme une juxtaposition de problèmes sectoriels, mais comme un enchaînement systémique où énergie, agriculture, monnaie, finances publiques et stabilité sociale deviennent interdépendantes.
La Tunisie entre dans une phase où les marges de manœuvre se réduisent simultanément sur plusieurs fronts : croissance faible, investissement public et privé en panne, dépendance énergétique supérieure aux deux tiers lorsque la redevance gazière algérienne est neutralisée, faible part des renouvelables, dépendance alimentaire importante, fragilité bancaire, expansion monétaire rapide et difficulté croissante à financer l'État sans évincer l'économie productive.
La Tunisie ne peut plus se contenter d'une gestion réactive des crises. Elle doit construire une doctrine de souveraineté économique articulant sécurité énergétique, sécurité alimentaire, réforme des subventions, recapitalisation stratégique de l'État, réhabilitation de l'investissement productif et restauration des mécanismes de confiance.
La question centrale n'est donc pas seulement de savoir si la Tunisie doit renouer avec le FMI ou non ; elle est de savoir quel projet économique et social pourrait rendre un appui extérieur politiquement utile, économiquement efficace et socialement soutenable.
Sommaire
- Politiser les vulnérabilités : le cadre analytique de PNT
- Une économie fragilisée avant même le choc géopolitique
- Le choc moyen-oriental comme multiplicateur de vulnérabilités
- La dépendance énergétique : le coût stratégique de la non-transition
- Sécurité alimentaire : des céréales aux intrants
- La compensation : entre amortisseur social et verrou budgétaire
- Trois scénarios pour les prochaines années
- Vers une doctrine de souveraineté économique
Politiser les vulnérabilités : le cadre analytique de PNT
Dès l'ouverture, les organisateurs ont rappelé que l'objectif n'est pas de juxtaposer des diagnostics spécialisés sur l'énergie, les finances publiques ou l'agriculture, mais de comprendre comment ces dimensions s'articulent dans un même système de vulnérabilités.
Le cas tunisien apparaît à cet égard particulièrement révélateur. La Tunisie cumule une forte dépendance énergétique, une transition énergétique inachevée, une dépendance alimentaire importante, un système de compensation difficilement réformable, une croissance faible, un appareil productif sous-investi et des institutions fragilisées. Elle constitue donc un laboratoire des tensions auxquelles seront confrontés de nombreux États du Sud dans un contexte de fragmentation géopolitique, de transition énergétique mondiale et de multiplication des chocs.
Les prix de l'énergie, les subventions, les intrants agricoles, les réserves en devises, les statistiques monétaires ou les capacités de stockage ne sont pas de simples variables techniques. Ils constituent les lieux concrets où se joue la souveraineté matérielle des États.
Politiser ces enjeux ne signifie pas les idéologiser. Cela signifie rendre visibles les arbitrages de pouvoir, les effets distributifs et les contraintes institutionnelles qui déterminent leur gestion.
Une économie fragilisée avant même le choc géopolitique
Encadré 1 — Les signaux d'alerte macroéconomiques
- PIB réel en contraction au premier trimestre 2026 selon les analyses présentées pendant le workshop.
- PIB par habitant inférieur à son niveau d'avant Covid.
- Taux d'activité autour de 45 %, parmi les plus faibles d'Afrique.
- Forte progression de la masse monétaire et du cash.
- Crédit à l'économie en ralentissement alors que le financement de l'État augmente.
- Investissement public en déclin et investissement privé quasi à l'arrêt.
Les débats ont souligné que la Tunisie n'aborde pas le choc moyen-oriental depuis une position de résilience, mais à partir d'une économie déjà profondément fragilisée.
La croissance officiellement affichée en glissement annuel masque une réalité plus dégradée. Selon les analyses présentées pendant le workshop, le PIB réel tunisien aurait reculé d'environ 0,3 % au premier trimestre 2026, tandis que les comparaisons annuelles bénéficient surtout d'un effet de base lié à la faiblesse de l'activité en 2025.
Le PIB par habitant reste inférieur à son niveau d'avant la crise du Covid-19. Cette stagnation prolongée traduit moins une crise conjoncturelle qu'un épuisement progressif du modèle de croissance tunisien.
La situation du marché du travail illustre cette dégradation silencieuse. Les intervenants ont insisté sur le fait que le taux de chômage ne suffit plus à décrire l'état réel de l'économie. Le problème central réside désormais dans l'effondrement du taux d'activité.
Selon les chiffres discutés pendant le workshop, le taux d'activité tunisien serait tombé autour de 45 %, l'un des plus faibles d'Afrique et très inférieur à la moyenne mondiale. Ce recul traduit autant l'absence de création d'emplois que la sortie silencieuse d'une partie croissante de la population du marché du travail.
L'investissement constitue un second signal d'alerte majeur. Les participants ont convergé vers le constat d'un pays qui n'investit plus suffisamment. L'investissement public prévu dans les budgets est très largement sous-exécuté, tandis que l'investissement privé apparaît quasiment à l'arrêt.
Les banques tunisiennes elles-mêmes évoquent l'absence de véritables projets d'investissement structurants. Les importations de biens d'équipement restent déprimées depuis plusieurs années et les rares reprises observées semblent davantage liées à des achats ponctuels qu'à une véritable dynamique productive.
Mais le cœur du diagnostic présenté pendant le workshop concerne la structure monétaire et financière de l'économie tunisienne.
Les chiffres d'ECOWEEK et de la Banque centrale montrent une forte expansion de la masse monétaire. Selon ECOWEEK n°19-26, la masse monétaire M3 progresse de 10,5 % en glissement annuel au premier trimestre 2026, alors que le crédit à l'économie n'augmente que de 3,1 %. Les billets et monnaies progressent de 17,8 %, atteignant 27,3 milliards de dinars, soit 18,3 % de M3. Le cash rapporté au PIB atteint 15,1 %, contre 11,7 % en 2021, alors même que le crédit à l'économie progresse faiblement. Les billets et monnaies en circulation augmentent rapidement, tandis que la part du cash dans le PIB atteint des niveaux historiquement élevés.
Cette évolution traduit plusieurs phénomènes simultanés : inflation réelle plus forte que celle mesurée officiellement, défiance croissante envers le système bancaire, montée du secteur informel et préférence pour la détention de devises.
Les débats ont particulièrement insisté sur la transformation du système bancaire tunisien en instrument de financement du Trésor.
Les banques détiennent désormais une part croissante de dette souveraine, tandis que le crédit aux entreprises ralentit fortement. Plus les banques financent l'État, moins elles financent l'économie réelle. Plus elles accumulent du risque souverain, plus elles deviennent vulnérables à une crise budgétaire.
La Banque centrale elle-même apparaît de plus en plus mobilisée au service du financement de l'État, ce qui alimente les inquiétudes autour d'une monétisation du déficit.
Cette dynamique nourrit ce que plusieurs participants ont décrit comme une véritable crise fiduciaire. Les crédits à l'État central représentent désormais 37,2 % du PIB selon les chiffres discutés pendant le workshop, contre 17,6 % en 2021. La Banque centrale détient 35,5 % de créances sur l'État dans son bilan, tandis que les banques tunisiennes portent près de 18,7 % de créances souveraines dans leurs actifs.
L'économie continue de fonctionner, mais au prix d'une dépendance croissante à l'expansion monétaire, à l'endettement intérieur et à la captation des ressources financières par l'État.
Le choc moyen-oriental comme multiplicateur de vulnérabilités
La guerre au Moyen-Orient agit comme un stress-test systémique pour l'économie tunisienne.
Les débats ont insisté sur un point central : la crise ne se transmet pas uniquement par les prix. Elle se transmet également par la disponibilité physique des marchandises, la désorganisation logistique, les tensions sur les routes maritimes et l'allongement des délais d'approvisionnement.
Le choc énergétique devient ainsi rapidement un choc budgétaire, puis un choc productif et enfin un choc social.
La hausse des prix du pétrole et du gaz accroît immédiatement le coût des subventions énergétiques, alourdit le déficit commercial et exerce une pression supplémentaire sur les réserves en devises.
Mais les effets se diffusent ensuite vers les intrants agricoles, les coûts du transport, les engrais, les produits raffinés et l'ensemble des chaînes de production.
Les débats ont montré que la Tunisie est particulièrement vulnérable à cette logique de transmission en cascade.
La dépendance énergétique accroît la pression sur le budget ; cette pression budgétaire renforce la dépendance du système bancaire au financement de l'État ; la hausse des coûts énergétiques se transmet aux prix alimentaires ; et l'inflation réduit le pouvoir d'achat des ménages déjà fragilisés.
Plusieurs interventions ont également souligné que l'ajustement tunisien se fait déjà partiellement par les pénuries.
Lorsque l'État ne peut plus financer simultanément toutes les importations nécessaires, il privilégie certains produits considérés comme politiquement sensibles — notamment le blé tendre destiné au pain subventionné — au détriment d'autres composantes du système alimentaire ou industriel.
Cette logique fragilise progressivement les filières lait, viande et alimentation animale, tout en dégradant la qualité nutritionnelle de la consommation.
La crise moyen-orientale révèle donc moins un problème temporaire qu'une dépendance structurelle croissante à des chaînes d'approvisionnement extérieures devenues instables.
La dépendance énergétique : le coût stratégique de la non-transition
Encadré 2 — La dépendance énergétique tunisienne en 2026
- Dépendance énergétique : environ 65-66 % en comptant la redevance gazière algérienne.
- Dépendance proche de 70 % hors redevance.
- Plus de 90 % de l'électricité produite à partir du gaz naturel.
- Part des renouvelables dans la production électrique : environ 3 % selon les débats.
- Importations ponctuelles d'électricité algérienne pendant les pics estivaux.
- Retard important du stockage et des infrastructures réseau.
La deuxième session du workshop a permis de clarifier la nature de la dépendance énergétique tunisienne.
Selon les chiffres évoqués pendant les débats et les présentations techniques, la Tunisie ne couvre qu'entre 30 et 35 % de ses besoins énergétiques selon que l'on inclut ou non la redevance gazière liée au transit algérien.
Le taux officiel de dépendance énergétique atteint environ 65 %, mais il serait proche de 70 % si la redevance TransMed était neutralisée.
Cette précision est importante, car une partie de l'énergie comptabilisée comme ressource nationale dépend en réalité d'un flux géopolitique extérieur.
Le gaz constitue le point nodal de cette dépendance. La production électrique tunisienne repose encore à plus de 90 % sur le gaz naturel, principalement importé d'Algérie. La dépendance gazière devient ainsi une dépendance électrique, industrielle et budgétaire.
Les discussions ont rappelé que la Tunisie avait dû importer de l'électricité algérienne lors des pics de consommation estivaux récents, y compris dans des périodes où l'Algérie procédait elle-même à des coupures d'électricité sur son territoire.
Cette relation crée une interdépendance asymétrique : la Tunisie reste beaucoup plus vulnérable à une interruption d'approvisionnement que l'Algérie à une perte du transit tunisien.
L'intervention consacrée à la transition énergétique a toutefois insisté sur un point essentiel : la transition vers les énergies renouvelables ne peut pas être pensée comme une simple substitution technique.
Le solaire et l'éolien sont des ressources intermittentes. Leur intégration exige des capacités de stockage, des réseaux robustes, des interconnexions, une gouvernance adaptée et une STEG capable d'assurer la stabilité du système électrique.
L'électricité ne représente par ailleurs qu'une fraction de la consommation finale d'énergie. Les transports, certains usages industriels et les usages thermiques restent très dépendants des hydrocarbures.
Le retard tunisien dans les renouvelables ne s'explique donc pas par l'absence de potentiel solaire ou éolien. Il résulte d'une combinaison de facteurs : crise budgétaire, difficultés de financement, faiblesse de la STEG, lenteurs administratives, instabilité réglementaire et absence d'écosystème industriel structuré.
Les débats ont également souligné le risque d'une transition énergétique réduite à une logique purement extractive.
Si les grands projets renouvelables sont développés exclusivement par des entreprises internationales sans contenu local, sans stratégie industrielle et sans formation, la Tunisie réduira certes une partie de sa facture énergétique, mais sans construire un véritable tissu productif national.
La transition énergétique deviendrait alors un mécanisme de réduction du déficit extérieur, sans transformation profonde du modèle économique.
Sécurité alimentaire : des céréales aux intrants
Encadré 3 — Ormuz : un chokepoint alimentaire autant qu'énergétique
- Environ 20 % du commerce mondial de pétrole transite par Ormuz.
- Un cinquième du commerce mondial de GNL dépend du détroit.
- 35 % des exportations mondiales d'urée y transitent.
- Les engrais azotés restent fortement corrélés aux marchés gaziers.
- Une perturbation durable affecterait directement les coûts agricoles mondiaux.
La troisième session du workshop a profondément déplacé le débat alimentaire.
Le problème tunisien ne réside pas seulement dans la dépendance aux importations céréalières ; il concerne l'ensemble de la chaîne de production agricole.
La présentation consacrée aux intrants agricoles a rappelé une idée centrale : un pays vulnérable sur ses intrants est vulnérable sur toute sa chaîne alimentaire.
L'agriculture moderne repose sur une forte consommation d'énergie, d'engrais, de transport et de produits chimiques.
Le gaz naturel, l'ammoniac, l'urée, le soufre, les carburants, les assurances maritimes et les routes commerciales sont devenus des composantes essentielles de la sécurité alimentaire.
Le détroit d'Ormuz a ainsi été présenté comme un chokepoint alimentaire autant qu'énergétique. Les données discutées pendant le workshop rappellent qu'environ 20 % du commerce mondial de pétrole, un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié et 35 % des exportations mondiales d'urée transitent par cette route maritime.
Une part majeure du commerce mondial de pétrole, de gaz naturel liquéfié et d'urée y transite. Une perturbation durable de cette route affecte directement les coûts des engrais, puis les rendements agricoles et enfin les prix alimentaires mondiaux.
La Tunisie apparaît particulièrement vulnérable dans cette configuration.
Son taux d'autosuffisance céréalière reste faible, tandis que ses capacités de stockage, ses ressources en eau et sa production d'intrants demeurent limitées.
La crise climatique accentue encore ces contraintes. L'exploitation des nappes profondes atteint des niveaux critiques et la fragilité hydrique pousse l'agriculture à compenser par davantage d'intrants chimiques, ce qui accroît encore la dépendance extérieure.
Les débats ont donc proposé de dépasser l'objectif irréaliste d'autosuffisance céréalière intégrale pour penser une véritable souveraineté alimentaire par l'amont.
Cette approche suppose de sécuriser les intrants critiques, de diversifier les fournisseurs, de constituer des stocks stratégiques et de repenser les politiques agricoles en lien avec les contraintes énergétiques et climatiques.
La compensation : entre amortisseur social et verrou budgétaire
La discussion sur la compensation a montré que les subventions tunisiennes ne peuvent pas être réduites à une simple charge budgétaire.
Le système de compensation constitue à la fois un mécanisme de stabilisation sociale, un instrument historique de gestion des prix et une composante implicite du contrat social tunisien.
Les débats ont rappelé que la compensation s'est progressivement institutionnalisée depuis les années 1940 dans un contexte de ravitaillement, de sécheresse et de contrôle des prix.
Avec le temps, elle est devenue un sas entre les prix internationaux et les prix domestiques.
Cette profondeur historique explique pourquoi toute réforme apparaît politiquement sensible.
La compensation ne protège pas uniquement les consommateurs. Elle réduit également l'incertitude pour certains producteurs, notamment dans les filières boulangerie, céréales et produits alimentaires transformés.
Mais ce système produit également des distorsions : retards de remboursement, concentration des acteurs capables d'absorber les délais administratifs, dépendance à l'État et opacité croissante des coûts réels.
Les participants ont insisté sur le fait qu'une suppression brutale des subventions serait socialement explosive.
Mais l'absence de réforme prolongerait un autre type d'ajustement : inflation cachée, pénuries, dégradation de la qualité des produits et aggravation des déficits.
Le véritable enjeu est donc de passer progressivement d'un système généralisé de subventions opaques à un système de protection sociale ciblé, lisible et soutenable.
Une telle réforme ne peut toutefois réussir sans médiation sociale, sans registre social fiable et sans stratégie politique capable d'expliquer les arbitrages.
Trois scénarios pour les prochaines années
Les débats ont convergé vers trois scénarios possibles.
Le premier scénario, optimiste, repose sur une stabilisation progressive du contexte moyen-oriental, une détente des prix de l'énergie et des intrants, une reprise limitée de l'investissement et un soutien financier extérieur permettant de restaurer progressivement certaines marges de manœuvre.
Ce scénario reste envisageable, mais il suppose une amélioration significative de la gouvernance économique, de la coordination institutionnelle et de la crédibilité des réformes.
Le deuxième scénario, considéré comme le plus probable à court terme, est celui de tensions prolongées.
L'économie continuerait alors de fonctionner à bas régime : croissance faible, inflation persistante, investissement insuffisant, financement interne croissant du déficit et ajustement social diffus.
Dans cette configuration, les pénuries resteraient ponctuelles mais récurrentes et l'État continuerait de privilégier les dépenses incompressibles au détriment de l'investissement et de la maintenance des infrastructures.
Le troisième scénario est celui d'une aggravation simultanée des contraintes énergétiques, alimentaires, budgétaires et monétaires.
Dans ce cas, une hausse durable des prix de l'énergie combinée à des perturbations logistiques et à une fragilisation du dinar pourrait déboucher sur des tensions majeures : difficultés d'importation, dégradation rapide des entreprises publiques énergétiques, accélération de l'inflation alimentaire et multiplication des tensions sociales.
L'ajustement ne se ferait alors plus par réforme, mais par rationnement, pénuries et dégradation accélérée des services publics.
Vers une doctrine de souveraineté économique
| Scénario | Caractéristiques principales | Risques dominants |
|---|---|---|
| Stabilisation progressive | Détente énergétique partielle, soutien extérieur, reprise limitée de l'investissement | Réformes insuffisantes, croissance faible |
| Tensions prolongées | Inflation persistante, stagnation, ajustement diffus | Érosion du pouvoir d'achat, fatigue sociale |
| Aggravation systémique | Hausse durable des prix énergétiques, tensions sur devises et importations | Pénuries, tensions sociales, crise institutionnelle |
| Domaine | Priorité |
|---|---|
| Macroéconomie | Restaurer la crédibilité budgétaire et monétaire |
| Banque et crédit | Réduire le lien banque-souverain |
| Énergie | Développer renouvelables, stockage et réseau |
| Agriculture | Sécuriser les intrants critiques |
| Compensation | Réforme graduelle et ciblée |
| Industrie | Construire du contenu local autour de la transition |
Construire de nouveaux indices de souveraineté
L'un des apports les plus originaux du workshop réside dans la proposition implicite de dépasser les indicateurs classiques utilisés pour mesurer la vulnérabilité économique tunisienne.
Les débats ont montré que des indicateurs comme le taux officiel de dépendance énergétique ou le taux d'autosuffisance céréalière ne suffisent plus à décrire les vulnérabilités réelles du pays.
Concernant l'énergie, plusieurs intervenants ont proposé de raisonner en termes de souveraineté énergétique effective. Un tel indice devrait intégrer non seulement la production nationale officielle, mais aussi la dépendance au gaz algérien, le poids de la redevance TransMed, la dépendance aux produits raffinés importés, les capacités de stockage, les interconnexions électriques, la solidité financière de la STEG et la capacité du pays à substituer rapidement ses approvisionnements.
La même logique vaut pour l'alimentation. Les débats ont insisté sur la nécessité de construire un indice de vulnérabilité alimentaire par les intrants. Celui-ci devrait intégrer la dépendance à l'urée, à l'ammoniac, aux engrais phosphatés, au soufre, aux carburants agricoles, au fret maritime et aux devises nécessaires à l'importation.
Ces approches permettent de déplacer le débat : la souveraineté ne se mesure plus seulement par la production finale, mais par la capacité d'un système à résister à des perturbations prolongées des chaînes d'approvisionnement.
Cette réflexion ouvre un chantier plus large pour PNT : reconstruire des outils de lecture capables de penser les vulnérabilités systémiques des États nord-africains dans un monde marqué par les chocs géopolitiques, climatiques et énergétiques.
Les cinq priorités stratégiques
La dernière session du workshop a clairement établi que les réponses tunisiennes ne peuvent plus prendre la forme d'une simple accumulation de réformes techniques.
La Tunisie doit construire une véritable doctrine de souveraineté économique articulant sécurité énergétique, sécurité alimentaire, stabilité monétaire et justice sociale.
La première priorité consiste à restaurer la crédibilité macroéconomique.
Cela suppose un diagnostic transparent de la situation budgétaire et monétaire, une clarification de la réalité des réserves de change, une meilleure coordination entre ministère des Finances et Banque centrale et une objectivation du coût réel des subventions.
La deuxième priorité concerne la reconstruction de l'investissement productif.
Une économie où les banques financent principalement l'État ne peut pas générer de croissance durable. Il devient indispensable de réduire progressivement le lien banque-souverain, de traiter la situation des banques publiques et de réorienter le crédit vers les secteurs productifs.
La troisième priorité est l'accélération de la transition énergétique dans une logique industrielle.
Les renouvelables doivent être intégrés dans une stratégie de réseau, de stockage, de contenu local, de formation et de justice territoriale.
La STEG doit être réformée sans être démantelée. Elle doit devenir un opérateur capable de stabiliser un système électrique de plus en plus fondé sur des productions intermittentes.
La quatrième priorité consiste à repenser la sécurité alimentaire à partir des intrants.
Les stocks stratégiques ne doivent plus concerner uniquement les céréales, mais également les engrais, et certains intrants critiques.
Enfin, la cinquième priorité est la refonte graduelle du système de compensation.
Une réforme soutenable doit être progressive, ciblée et socialement négociée. Elle doit protéger les ménages vulnérables tout en reconnaissant les fonctions productives de certaines subventions.
Conclusion — De la souveraineté rhétorique à la souveraineté matérielle
Le workshop a montré que la Tunisie ne manque pas seulement de ressources ; elle manque de marges de manœuvre.
Or la souveraineté ne se mesure pas d'abord à la rhétorique nationale, mais à la capacité d'un État à anticiper, financer, arbitrer, protéger et transformer.
La guerre au Moyen-Orient révèle une Tunisie vulnérable aux chocs énergétiques, alimentaires, financiers et sociaux.
Mais cette crise peut également ouvrir un moment stratégique.
Si elle accepte de regarder ses fragilités en face, la Tunisie peut transformer la contrainte en agenda de reconstruction : doctrine énergétique, stratégie alimentaire par les intrants, réforme intelligente de la compensation, recapitalisation du système bancaire, réhabilitation de l'investissement productif et reconstruction d'un pacte social autour de la justice et de la souveraineté économique.
La question centrale n'est donc pas seulement : comment éviter la crise ?
Elle est plus profonde : comment reconstruire un projet national dans un monde où les chocs deviennent la norme ?
Agir avant que tout bascule : crise du développement, fin du multilatéralisme et défis stratégiques pour les pays du Sud
PNT est né d'un constat partagé : les sociétés et les États d'Afrique du Nord sont entrés dans une phase où les transitions économiques, sociales, climatiques et géopolitiques ne peuvent plus être abordées par des réponses sectorielles, technocratiques ou purement réactives. Le retrait progressif des bailleurs traditionnels, l'affaiblissement du multilatéralisme et la brutalisation des relations internationales rendent désormais indispensable une capacité stratégique autonome.
L'objectif de PNT est d'encourager les élites nord-africaines à adopter une démarche stratégique de long terme afin de faire face à des défis devenus impérieux, notamment l'entrée dans une phase de post-développement, l'intensification des effets du changement climatique, la transition énergétique et la fragmentation de l'économie globale.
Programme détaillé
PNT est né d'un constat partagé : les sociétés et les États d'Afrique du Nord sont entrés dans une phase où les transitions économiques, sociales, climatiques et géopolitiques ne peuvent plus être abordées par des réponses sectorielles, technocratiques ou purement réactives. Le retrait progressif des bailleurs traditionnels, l'affaiblissement du multilatéralisme et la brutalisation des relations internationales rendent désormais indispensable une capacité stratégique autonome.
L'objectif de PNT est d'encourager les élites nord-africaines à adopter une démarche stratégique de long terme afin de faire face à des défis devenus impérieux, notamment l'entrée dans une phase de post-développement, l'intensification des effets du changement climatique, la transition énergétique et la fragmentation de l'économie globale.
Le séminaire inaugural du Policy Network for Transitions vise à ouvrir un espace de réflexion sur une transformation majeure du système international : la crise conjointe du développement, de l'humanitaire dans un contexte de recomposition géopolitique accélérée.
La réduction massive des budgets d'aide au développement, la perte de crédibilité des institutions multilatérales, l'effondrement du pouvoir normatif des bailleurs occidentaux et la montée d'un ordre international transactionnel posent des défis d'ampleur aux pays du Sud.
Dans ce nouveau contexte, les pays du Sud se trouvent confrontés à un triple défi : la tendance au déni et au report des décisions ; la disparition progressive des cadres traditionnels d'assistance et de stabilisation ; la nécessité de repenser les modalités d'insertion dans l'économie globale.
Située à l'interface entre l'Afrique subsaharienne et l'Europe, l'Afrique du Nord occupe une position stratégique centrale dans ces transformations.
Le monde est entré dans un moment géopolitique inédit, au cours duquel les règles du commerce, de l'aide au développement, de l'action humanitaire et de la gouvernance globale sont en train d'être redessinées.
Les pays de la rive sud de la Méditerranée se trouvent désormais dans l'obligation de repenser ce moment et naviguer dans ces transformations profondes.
La montée du protectionnisme et des barrières douanières de toutes sortes, le retour des politiques industrielles, l'affirmation de l'impératif de sécurité énergétique et la transformation des règles de la finance mondiale entérinent progressivement la fragmentation de l'ordre global.
Sans prétendre esquisser une recette du succès dans un monde de plus en plus marqué par l'incertitude, ce moment global pousse les pays du Sud à se doter d'un positionnement stratégique articulant résilience, efficacité et autonomie stratégique.
Cette intervention analysera la crise structurelle du système international de développement et de l'aide humanitaire dans un contexte de fragmentation géopolitique et de retrait durable des bailleurs traditionnels.
Elle examinera l'émergence de nouveaux modèles fondés sur la gestion du risque, les mécanismes d'assurance et l'implication accrue du secteur privé dans les contextes fragiles et post-conflit.
Compte rendu
Agir avant que tout bascule : crise du développement, fin du multilatéralisme et défis stratégiques pour les pays du Sud
Le séminaire inaugural du Policy Network for Transitions, organisé à Paris avec une trentaine de participants, a confirmé l'intuition fondatrice de l'organisation : nous ne sommes plus dans un moment de transition à venir, mais dans un monde déjà transformé, où les catégories héritées — développement, multilatéralisme, gouvernance, démocratie — ont perdu leur capacité explicative et opératoire.
Sommaire
Les apports du séminaire à l'identité de PNT
Les discussions ont fait apparaître un diagnostic partagé : le basculement géopolitique est consommé. Le multilatéralisme n'est plus un cadre structurant, mais un système en érosion. Les normes internationales sont contestées ou contournées. Les rapports de force se recomposent autour de logiques de puissance brute, de fragmentation régionale et de transactionnalité généralisée. Dans ce contexte, les États, y compris en Afrique du Nord, apparaissent de plus en plus comme des entités affaiblies, prises dans une tension entre souverainisme discursif et perte effective de souveraineté.
Ce constat redéfinit profondément la mission du PNT. L'organisation ne peut se situer ni dans le prolongement des cadres traditionnels de l'aide, ni dans celui des approches technocratiques sectorielles. Elle se positionne comme un espace de repolitisation des enjeux contemporains, visant à réintroduire le politique là où il a été évacué au profit de catégories techniques (résilience, gouvernance, efficacité, transition).
Les échanges ont également mis en évidence une mutation fondamentale du paradigme du développement. L'aide internationale, historiquement liée à un ordre multilatéral et à une fonction de projection d'influence, est en train de se transformer en un système de gestion du risque, largement financiarisé et orienté vers la mobilisation du secteur privé. Cette transformation s'accompagne d'un déplacement de la responsabilité vers les acteurs locaux, sans redistribution réelle des capacités d'action. Le développement cesse ainsi d'être un projet de transformation pour devenir un mécanisme d'adaptation à des contraintes exogènes.
Dans ce contexte, la notion d'Agency est apparue comme centrale. Qui décide ? Qui agit ? Qui porte la responsabilité des transformations ?
La réponse dominante aujourd'hui tend à marginaliser les sociétés locales, tout en externalisant les décisions stratégiques. Le PNT se donne précisément pour objectif de contribuer à la reconstruction de cette capacité d'action, en articulant réflexion stratégique, analyse critique et production de cadres alternatifs.
Un autre enseignement majeur des discussions concerne la nécessité de penser les transitions dans leur pluralité et leur interdépendance. Transition énergétique, transformation industrielle, mutations technologiques, recompositions géopolitiques et évolutions sociales ne peuvent plus être abordées de manière isolée. Elles participent d'un même moment historique caractérisé par l'incertitude, la non-prédictibilité et l'accélération.
Dans cet environnement, la stratégie ne peut plus être conçue comme une planification linéaire fondée sur des hypothèses stables. Elle doit intégrer la volatilité, la conflictualité et la possibilité de ruptures brutales. Cela implique de dépasser les approches managériales de la gouvernance pour réintroduire une réflexion politique sur les arbitrages, les priorités et les trajectoires.
Enfin, le séminaire inaugural a souligné le rôle spécifique de l'Afrique du Nord comme espace stratégique. Située à l'interface entre l'Afrique, l'Europe et le Moyen-Orient, la région concentre les effets des recompositions globales : fragmentation du multilatéralisme, redéfinition des chaînes de valeur, tensions sécuritaires et transformations des modèles de développement. Elle constitue à la fois un espace de vulnérabilité et un laboratoire potentiel de recomposition stratégique.
Dans ce cadre, le PNT se conçoit comme un incubateur de réflexion stratégique collective, capable de fédérer des acteurs issus de différents horizons — chercheurs, praticiens, décideurs, membres de la société civile — afin de produire des analyses ancrées dans les réalités régionales tout en s'inscrivant dans les dynamiques globales.
L'enjeu n'est pas de proposer des solutions immédiates, mais de reconstruire les conditions d'une pensée stratégique autonome, condition préalable à toute forme de souveraineté, de développement et, à terme, de démocratisation.
Synthèse des interventions et des discussions
Un basculement déjà accompli
La table ronde organisée par le Policy Network for Transitions s'inscrit dans un contexte marqué par une transformation profonde du système international. L'un des constats les plus saillants des discussions est que le basculement géopolitique n'est plus une hypothèse mais une réalité. Le monde de l'après-guerre froide, structuré par le multilatéralisme, les normes internationales et l'hégémonie occidentale, est désormais en voie de disparition.
Les participants convergent vers l'idée que nous sommes entrés dans un monde caractérisé par la fragmentation, la montée des logiques de puissance et l'effacement des cadres normatifs. Cette transformation affecte non seulement les relations internationales, mais aussi les paradigmes du développement, de l'humanitaire et de la gestion des conflits.
1. La fin du multilatéralisme et le retour de la puissance
L'intervention de Karim a posé un diagnostic sans ambiguïté : le monde a déjà basculé vers un ordre marqué par la primauté de la force. Le multilatéralisme est en crise profonde, tandis que les grandes puissances adoptent des logiques de confrontation directe.
Caractéristiques du nouveau contexte
- Un retour à une politique de puissance assumée
- Une remise en cause des alliances traditionnelles
- Une hybridation entre néoconservatisme et logique transactionnelle
- Une montée des discours messianiques et idéologiques
La conséquence principale est une instabilité structurelle, marquée par des risques accrus de fragmentation régionale, notamment au Moyen-Orient. Cette dynamique remet en cause les fondements mêmes de l'ordre international fondé sur des règles.
2. La crise structurelle du développement
L'intervention d'Alexandre et de l'expert onusien mettent en lumière une crise plus profonde : celle du paradigme du développement lui-même. Historiquement, le développement apparaît comme un instrument géopolitique, inscrit dans la logique de la guerre froide. Dès ses origines, il est traversé par des contradictions entre objectifs politiques, économiques et normatifs.
Manifestations de la crise actuelle
- L'échec des politiques d'ajustement structurel
- La dépolitisation des débats économiques
- La perte de crédibilité des institutions internationales
- La réduction des financements pour les pays les plus vulnérables
Plus fondamentalement, le développement est en train de se transformer en un système de gestion du risque, centré sur la financiarisation de l'aide, l'utilisation d'instruments comme le blended finance et le transfert des risques vers les acteurs locaux. Cette évolution marque le passage d'un projet de transformation à une logique d'adaptation.
3. La centralité de la souveraineté et de l'Agency
Un thème central des discussions est celui de l'Agency et de la souveraineté. Les participants soulignent que la question fondamentale n'est plus celle du développement en tant que tel, mais celle de la capacité des États et des sociétés à agir.
Dans un contexte de prédation globale, la priorité devient la préservation des capacités d'action : capacité à définir des stratégies autonomes, capacité à résister aux pressions externes, capacité à anticiper les transformations. Cette réflexion conduit à relativiser certaines priorités traditionnelles, notamment la démocratie et la gouvernance, qui apparaissent secondaires face aux enjeux de survie et de souveraineté.
4. Repenser la stratégie dans un monde non prédictible
Les discussions mettent en évidence une transformation du rapport au temps et à la stratégie. Dans un monde marqué par l'incertitude et la volatilité, les approches traditionnelles de planification apparaissent inadaptées.
La stratégie doit désormais intégrer la non-prédictibilité des acteurs, la centralité des émotions et des perceptions, la personnalisation du pouvoir et l'accélération des transformations technologiques. Cela implique de dépasser les approches linéaires pour adopter des cadres plus flexibles, capables de s'adapter à des environnements instables.
5. L'Afrique et l'Afrique du Nord comme espaces stratégiques
L'Afrique apparaît comme l'un des principaux espaces de transformation à l'échelle globale. Elle combine une croissance démographique rapide, des ressources stratégiques et un potentiel économique important.
L'Afrique du Nord, en particulier, occupe une position charnière à l'interface entre l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient. Cette position lui confère un rôle stratégique dans les recompositions en cours. Cependant, la région est confrontée à plusieurs défis : stagnation économique, fragmentation politique, dépendance externe, absence de projets structurants.
Conclusion : vers une reconstruction de la capacité de réflexion stratégique
La table ronde met en évidence la nécessité de repenser en profondeur les cadres d'analyse et d'action. Les paradigmes hérités ne permettent plus de comprendre ni d'agir dans le monde actuel.
Dans ce contexte, le rôle d'initiatives comme le PNT est crucial. Il s'agit de reconstruire une capacité de réflexion stratégique, en articulant analyse critique, production de connaissances et mise en réseau des acteurs. L'enjeu n'est pas seulement intellectuel. Il est politique : il s'agit de redonner aux sociétés la capacité de définir leur avenir dans un monde en recomposition.
Du post-multilatéralisme au post-développement : repolitiser la stratégie dans un monde en fragmentation
Le moment historique dans lequel nous sommes entrés ne peut plus être appréhendé comme une simple phase de transition graduelle. Les discussions ont au contraire convergé vers l'idée que le basculement a déjà eu lieu. Nous ne sommes plus à la veille d'un changement d'ordre international ; nous vivons déjà dans le monde d'après. Ce constat, qui traverse aussi bien les analyses géopolitiques que les réflexions sur le développement, oblige à réviser en profondeur les catégories qui ont structuré la pensée politique internationale au cours des dernières décennies.
Le multilatéralisme, le développement, la gouvernance, la résilience, voire la démocratisation elle-même, ne peuvent plus être mobilisés comme des évidences ou comme des cadres neutres. Ils doivent être réinterrogés à partir de leurs conditions historiques de formation, de leurs usages politiques et de leur épuisement actuel.
L'un des acquis les plus importants de la discussion est précisément d'avoir refusé de traiter séparément ce que le langage dominant présente comme des domaines distincts : d'un côté la géopolitique, de l'autre le développement ; d'un côté les conflits, de l'autre les politiques publiques ; d'un côté les contraintes systémiques, de l'autre les marges d'action nationales. Au contraire, tout indique aujourd'hui un enchevêtrement croissant du politique, de l'économique, du technologique, du militaire et du social.
Le langage demeure souvent celui du développement, de la coopération ou de la stabilité, alors même que les logiques à l'œuvre sont désormais celles de la puissance, de la sécurisation, de la fragmentation et de la gestion du risque.
La fin d'un ordre normatif
L'idée selon laquelle le système international contemporain resterait structuré, même imparfaitement, par un ordre normatif hérité de 1945 apparaît de moins en moins tenable. Les principes qui formaient l'architecture morale et juridique du multilatéralisme d'après-guerre — sécurité collective, respect de la souveraineté, refus de l'annexion par la force, centralité du droit international — subsistent dans les textes, mais ne produisent plus les effets organisateurs qu'on leur prêtait.
Ce qui s'est imposé au fil des échanges est l'idée d'un ordre post-normatif, non pas au sens où toute norme aurait disparu, mais au sens où les normes n'encadrent plus réellement la conduite des puissances. Elles sont invoquées, sélectionnées, contournées ou suspendues selon les rapports de force.
Le basculement géopolitique a déjà eu lieu. Les monstres ne sont plus à l'horizon ; ils sont au pouvoir.
Cette formule, qui a marqué la discussion, ne désigne pas simplement la montée de dirigeants plus brutaux ou plus cyniques. Elle renvoie à une mutation plus profonde : la disparition des médiations qui permettaient autrefois d'enrober la domination dans un langage de principes, de droits ou d'universalité. Nous ne sommes pas simplement revenus à la realpolitik classique. Nous avons affaire à une configuration plus instable, où se combinent la politique de puissance du XIXᵉ siècle, des résidus néoconservateurs et un transactionnalisme décomplexé.
Les conséquences de ce basculement sont particulièrement visibles au Moyen-Orient, où la guerre, la radicalisation et les dynamiques de fragmentation ont cessé d'être des anomalies pour devenir des modes ordinaires de gouvernement de la région. Ce qui inquiète ici n'est pas seulement la guerre comme telle, mais la manière dont la fragmentation elle-même tend à devenir une fatalité.
Ce changement de contexte oblige aussi à réviser notre manière de penser la stratégie. Dans un univers marqué par la post-vérité, par l'hyper-volatilité des discours et par la personnalisation extrême du pouvoir, la stratégie ne peut plus être pensée comme dans le cadre d'un monde relativement prévisible. La montée de l'idiosyncrasie, l'importance croissante des psychologies de dirigeants, le rôle des émotions, de la peur et des passions tristes transforment en profondeur les conditions de la décision politique.
Le développement comme fiction politique en crise
Cette crise du multilatéralisme entraîne une crise parallèle, mais non séparée, du développement. Le développement n'a jamais été un domaine purement technique. Dès son origine, il fut un projet géopolitique. Il ne s'agissait pas d'abord d'organiser la prospérité partagée, mais de stabiliser des espaces jugés vulnérables, de contenir des adversaires et de structurer une hiérarchie mondiale dans laquelle certains États définissaient les trajectoires souhaitables pour d'autres.
L'histoire du développement est, à cet égard, une histoire de déplacements successifs. D'abord lié aux logiques coloniales puis à l'ordre d'après-guerre, il a été remodelé par les programmes d'ajustement structurel, par la libéralisation économique, puis par les discours sur la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption, le développement humain, le développement durable et enfin la résilience. Chacune de ces séquences a déplacé les termes du problème, mais sans remettre en cause la question centrale : qui définit les priorités, qui assume les coûts, et au profit de qui ces politiques sont conduites ?
Or c'est ce vocabulaire lui-même qui vacille aujourd'hui. La bonne gouvernance, la résilience, l'efficacité, l'autonomie stratégique ont été présentées comme des notions de gestion neutres, presque universelles. Pourtant, elles appartiennent à une logique managériale qui transpose aux États des catégories conçues pour l'entreprise. Elles occultent les rapports de pouvoir, les hiérarchies internationales, les asymétries matérielles et les conflits de distribution.
Cette évolution est particulièrement visible dans la montée du paradigme de la résilience. Là où le développement prétendait encore, même de manière souvent illusoire, transformer les structures économiques et sociales, la résilience se contente de rendre supportables les chocs. Elle ne promet plus l'émancipation ; elle organise la capacité à absorber la douleur.
De l'aide à la gestion du risque
Le tournant contemporain du système international de l'aide peut être résumé comme le passage d'un paradigme de transformation à un paradigme de gestion du risque. Il ne s'agit plus, dans les faits, de produire du développement au sens fort, mais d'atténuer des chocs, de sécuriser des investissements et de maintenir des environnements suffisamment stables pour qu'ils restent intégrables à l'économie mondiale.
Dans ce cadre, l'aide se financiarise. Les instruments dominants deviennent les garanties, les assurances, les dispositifs de blended finance, les mécanismes de couverture des premières pertes. L'objectif affiché est de mobiliser le secteur privé, de passer des billions aux trillions. Mais la logique réelle est ailleurs : il s'agit moins de financer les besoins sociaux que de réduire l'exposition des investisseurs aux risques.
Cette transformation s'accompagne d'une modification profonde de la distribution de la responsabilité. La question décisive est celle de l'agency. Qui agit ? Qui décide ? Qui est tenu responsable ? Le système émergent a ceci de particulier qu'il tend à transférer la charge de l'adaptation vers les sociétés locales tout en maintenant les centres de décision à l'extérieur. Les communautés locales deviennent responsables de la gestion des risques, alors même qu'elles n'ont ni créé ces risques ni les moyens d'en modifier les causes structurelles.
Le recours croissant au secteur privé est présenté comme une réponse pragmatique à l'épuisement des financements publics. Pourtant, rien n'indique qu'il soit capable de répondre aux besoins des contextes les plus fragiles. Ce qui apparaît à ce stade, au contraire, c'est une concentration des flux vers les contextes intermédiaires, les secteurs extractifs, les espaces jugés rentables ou stratégiques, tandis que les régions les plus vulnérables restent structurellement sous-financées.
Politiser : que veut dire repolitiser ?
L'une des questions les plus fécondes posées au cours de la discussion fut celle-ci : que veut dire exactement politiser ? La politisation ne signifie pas seulement réintroduire un discours idéologique là où régnerait une prétendue neutralité. Elle consiste d'abord à rétablir les liens entre des décisions présentées comme techniques et les rapports de pouvoir qu'elles organisent.
Politiser la transition énergétique, par exemple, ce n'est pas moraliser le débat ; c'est poser les questions que le langage technocratique tend à évacuer : qui paie le coût de la transition, qui capte la rente verte, quel tissu productif est renforcé, quelle souveraineté énergétique ou industrielle est visée, et à quelles coalitions sociales et politiques une telle transition peut s'adosser.
Être politique aujourd'hui, c'est chercher à regagner de l'agency et à redonner de la souveraineté. Non pas au sens d'un durcissement autoritaire, mais au sens de la reconquête de marges de décision réelles.
Souveraineté, stagnation et survivalisme
La souveraineté est apparue comme le concept central du moment. Mais les échanges ont aussi montré combien ce terme est saturé d'ambiguïtés. Il existe aujourd'hui des souverainismes sans souveraineté, des discours anti-impérialistes sans autonomie réelle, des rhétoriques de résistance dépourvues de capacité productive, institutionnelle ou sociale.
Un point crucial du débat a été d'insister sur le fait qu'un État ne protège pas sa souveraineté par le seul autoritarisme. Au contraire, l'autoritarisme, lorsqu'il s'accompagne de stagnation économique, d'inefficacité structurelle et de fermeture des horizons, alimente une instabilité exponentielle. La souveraineté exige des capacités, une flexibilité, une insertion stratégique dans le contexte régional et la préservation des intérêts vitaux.
La notion de stagnation permet de comprendre la violence, la fragmentation et le désenchantement non seulement comme des produits de conflits politiques, mais aussi comme les effets d'un épuisement des promesses historiques. Les sociétés d'Afrique du Nord vivent dans un entre-deux où les anciens récits de progrès ont perdu leur crédibilité, sans que de nouveaux projets structurants aient émergé. C'est en ce sens qu'il a été question de pays sans projet.
Dans le même temps, certains contextes régionaux, notamment au Levant, semblent déjà relever d'une logique de survie. Là où le Levant affronte une menace existentielle et vit dans l'immédiateté du survivalisme, l'Afrique du Nord dispose encore, malgré la dégradation des conditions, d'un espace pour se projeter. Ce « luxe » relatif crée une responsabilité particulière. Il rend d'autant plus urgente la construction d'une pensée stratégique capable d'éviter que la région ne glisse, elle aussi, dans le pur mode survie.
L'Afrique et l'Afrique du Nord comme espaces stratégiques
Un autre apport important de la discussion a été de déplacer le regard vers l'Afrique, non comme simple périphérie de crises à gérer, mais comme l'un des principaux espaces de croissance, de ressources et de recomposition à l'échelle mondiale. Cette perspective oblige à rompre avec une vision linéaire du développement.
Les interventions ont insisté sur le caractère disruptif de certaines dynamiques africaines : rapidité des transformations sociales, montée de nouvelles générations ayant un accès direct au savoir mondial, rôle croissant des diasporas euro-africaines, émergence de formes d'entrepreneuriat, d'innovation et de circulation des connaissances qui échappent aux vieux schémas.
Pour autant, cette ouverture n'a rien d'automatique. Elle se heurte à des blocages structurels majeurs, notamment dans les domaines de l'énergie, des technologies critiques, de l'eau, des infrastructures et des alliances industrielles. On ne peut pas parler sérieusement d'intelligence artificielle, de transition technologique ou de réindustrialisation sans poser les questions fondamentales : qui contrôle l'énergie, qui détient les puces, qui maîtrise les chaînes d'approvisionnement, qui sécurise l'eau, quels intrants sont stratégiques, et quelles ressources régionales peuvent constituer des leviers géopolitiques.
L'Afrique du Nord, dans cette perspective, n'est ni une simple extension de l'Europe, ni un appendice du Moyen-Orient. Elle doit être pensée comme un espace stratégique propre, situé à l'intersection du Maghreb, de l'Afrique subsaharienne, du voisinage arabe et de la Méditerranée. Il ne s'agit plus de penser le Maghreb à partir du seul regard européen, mais de réfléchir à sa place dans un monde où ses relations avec l'Afrique, avec le Moyen-Orient et avec le Sud global deviennent décisives.
Que faire ?
La question finale qui traverse tout le séminaire est celle du « que faire ? ». Elle n'a pas reçu de réponse simple, et c'est heureux. Mais les débats permettent d'esquisser quelques lignes de force.
Trois lignes de force
- Éviter la tentation de la tabula rasa. L'effondrement complet des institutions n'ouvrirait pas mécaniquement un espace de reconstruction ; il risquerait d'installer une anarchie prolongée dont les sociétés sortiraient plus faibles encore.
- Refuser la dépolitisation. Tout l'effort du PNT consiste précisément à rouvrir l'espace d'une pensée stratégique qui n'abandonne ni les conflits, ni les rapports de pouvoir, ni les enjeux de souveraineté à la technocratie.
- Reconstruire des projets. Non pas des utopies abstraites ou des visions importées, mais des projets situés, audacieux, capables d'articuler souveraineté, justice sociale, capacité productive, intégration régionale et horizon émancipateur.
Le mot d'émancipation, proposé en conclusion, est ici essentiel. Il permet de dépasser l'alternative stérile entre résignation technocratique et rhétorique radicale vide. Il rappelle que la question centrale n'est pas seulement celle de la survie, mais celle de la capacité des sociétés à redevenir actrices de leur propre trajectoire.
La tâche spécifique d'un espace comme le Policy Network for Transitions : non pas produire un énième commentaire sur les crises du présent, mais contribuer à reformuler les termes du débat, à clarifier les concepts, à relier des enjeux trop souvent fragmentés, et à rendre pensable ce que le langage dominant rend invisible.
À l'heure où les anciens mythes se défont et où les instruments survivent à leurs finalités, la réflexion stratégique redevient une condition de l'action, et peut-être même, plus fondamentalement, une condition de la souveraineté.
