Événements & Rencontres
Séminaires, conférences et ateliers autour des grandes transitions — énergétique, géopolitique, démographique et numérique.
Événements passés
Souveraineté sous tension : énergie, sécurité économique et avenir de la Tunisie
Le workshop organisé par le Policy Network for Transitions (PNT) à Paris le 19 mai 2026 est parti d'un choc géopolitique extérieur — la guerre au Moyen-Orient, les tensions autour du détroit d'Ormuz et la hausse des prix de l'énergie et des intrants — pour poser une question plus profonde : la Tunisie dispose-t-elle encore des capacités économiques, institutionnelles et politiques lui permettant d'absorber des chocs prolongés sans entrer dans une séquence d'ajustement désordonné ?
Le principal enseignement des débats est que la crise actuelle ne crée pas les vulnérabilités tunisiennes ; elle les révèle, les accélère et les connecte.
Programme détaillé
Cette première session analyse les canaux de transmission de la crise moyen-orientale vers l'économie tunisienne. Elle examine les effets combinés de la hausse du pétrole, du renchérissement des intrants, de l'inflation importée, de la pression sur la balance des paiements et de l'aggravation potentielle des déséquilibres budgétaires. L'objectif est de comprendre comment un choc géopolitique externe peut rapidement devenir un choc macroéconomique interne.
Cette intervention propose une lecture macroéconomique de l'impact de la guerre au Moyen-Orient sur l'économie tunisienne. Elle analyse les effets de la hausse des prix de l'énergie et des matières premières sur le budget de l'État, la balance commerciale, l'inflation, les réserves en devises et la croissance. L'intervention cherche également à identifier les zones de vulnérabilité immédiate : pression sur les subventions, financement du déficit, coût des importations énergétiques, tensions sur les entreprises publiques et risques de transmission sociale du choc inflationniste.
Cette intervention part du constat que la Tunisie reste insuffisamment préparée à absorber un choc externe durable. Elle examine le décalage entre les hypothèses budgétaires officielles et les perspectives macroéconomiques plus prudentes établies par les institutions internationales, notamment en matière de croissance, d'inflation, de déficit et d'endettement.
Elle pose la question centrale du financement : comment faire face à une hausse durable des prix de l'énergie, des céréales et des intrants agricoles dans un contexte de marges budgétaires réduites ? L'intervention met en évidence les risques liés à un atterrissage économique douloureux : déficit plus élevé que prévu, recours accru à l'emprunt, tensions sur la dette, pression sur le dinar et nécessité probable d'arbitrages impopulaires.
Cette deuxième session porte sur la structure de la dépendance énergétique tunisienne et sur le coût stratégique du retard accumulé dans la transition énergétique. La Tunisie reste fortement dépendante des importations d'hydrocarbures et de gaz naturel, notamment pour sa production électrique. Cette dépendance l'expose à la volatilité des prix, aux tensions régionales et aux contraintes géopolitiques liées aux routes d'approvisionnement.
La session aborde également la place de la Tunisie dans l'équation énergétique méditerranéenne : rôle du gaz algérien, transit vers l'Italie, limites de la valorisation du gazoduc TransMed, risque de contournement par des projets alternatifs comme GALSI, diversification des approvisionnements pétroliers et retard des renouvelables.
Cette intervention analyse les blocages structurels qui freinent l'adoption des énergies renouvelables en Tunisie. Alors que le pays dispose d'un fort potentiel solaire et éolien, la part des renouvelables demeure limitée et les projets avancent lentement. L'intervention examine les obstacles réglementaires, institutionnels, financiers et techniques qui retardent la transition : procédures administratives, raccordement au réseau, rôle de la STEG, incertitudes pour les investisseurs, gouvernance du secteur et absence de vision industrielle claire.
Elle montre que le développement des renouvelables ne relève pas seulement d'un choix écologique, mais d'un impératif économique et stratégique. Réduire la dépendance au gaz importé, sécuriser la production électrique, diminuer la facture énergétique, créer des emplois et structurer des chaînes de valeur locales sont autant d'objectifs qui placent la transition énergétique au cœur du débat national.
Cette troisième session analyse le lien entre choc énergétique, sécurité alimentaire et stabilité sociale. La hausse des prix du pétrole et les perturbations de la chaîne pétrochimique mondiale peuvent renchérir les engrais, l'urée, l'ammoniac, les plastiques et les coûts de transport. Ces dynamiques affectent directement l'agriculture, les industries alimentaires, la distribution et les prix à la consommation.
La session examine également le rôle du système de subventions. Celui-ci demeure un stabilisateur social essentiel, mais il constitue aussi une contrainte budgétaire majeure. La question centrale est donc celle des arbitrages : comment protéger les ménages vulnérables sans aggraver indéfiniment le déficit ? Peut-on réformer les subventions sans provoquer une crise sociale ? Comment articuler politique des prix, sécurité alimentaire et soutenabilité budgétaire ?
Cette intervention analyse les effets de la crise énergétique et pétrochimique sur la sécurité alimentaire tunisienne, et plus largement en Afrique du Nord. Elle montre comment la hausse des prix de l'urée, de l'ammoniac, des engrais, des carburants et du transport peut affecter les rendements agricoles, renchérir la production locale et accroître la dépendance aux importations alimentaires.
Elle pose la question de la sécurité alimentaire comme enjeu stratégique : la Tunisie peut-elle continuer à traiter les intrants agricoles comme de simples produits commerciaux ? Quels mécanismes d'anticipation, de stockage, de soutien aux agriculteurs et de diversification des approvisionnements faudrait-il mettre en place pour limiter les effets des chocs externes ? Quel est l'effet de cette crise sur le soufre, principal intrant de l'industrie chimique et de traitement de phosphate en Tunisie ?
Cette intervention porte sur la politique des prix et la réforme de la compensation en Tunisie. Elle analyse le rôle historique du système de subventions comme instrument de stabilisation sociale, mais aussi comme source de rigidité budgétaire. Dans un contexte de hausse des prix internationaux de l'énergie, des céréales et des intrants, la question de la compensation devient centrale : maintenir les subventions coûte de plus en plus cher, mais les réduire brutalement peut alimenter l'inflation et provoquer des tensions sociales.
L'intervention examine les conditions politiques et sociales d'une réforme possible : ciblage des aides, compensation directe, réforme graduelle, transparence des prix, protection des ménages vulnérables et reconstruction de mécanismes de dialogue social. Elle discute également les risques d'une réforme menée sans confiance, sans médiation et sans récit politique clair.
Cette dernière session est consacrée aux scénarios de sortie de crise et aux réformes possibles. Elle vise à mettre en dialogue les analyses économiques, énergétiques, alimentaires et sociales développées au cours de la journée afin d'identifier les marges de manœuvre disponibles.
La discussion porte sur les scénarios à court et moyen terme : scénario optimiste de stabilisation progressive, scénario intermédiaire de tensions prolongées, scénario pessimiste d'aggravation simultanée des contraintes énergétiques, budgétaires, alimentaires et sociales. Elle aborde également la question du FMI : la Tunisie doit-elle renouer avec un accord financier ? Peut-elle s'en passer ? À quelles conditions un appui extérieur pourrait-il être politiquement et socialement soutenable ?
Les participants discutent des réformes prioritaires : accélération de la transition énergétique, réforme des subventions, constitution de stocks stratégiques, diversification des approvisionnements, protection des intrants agricoles critiques, modernisation du raffinage, valorisation du rôle énergétique méditerranéen de la Tunisie et construction d'une approche intégrée de la sécurité économique.
L'objectif de cette session n'est pas de produire une liste technocratique de recommandations, mais de poser les termes d'un débat stratégique : comment transformer une vulnérabilité énergétique et budgétaire en point de départ d'une politique de souveraineté économique ? Comment éviter que la crise ne se traduise uniquement par des ajustements sociaux coûteux ? Et comment articuler sécurité énergétique, sécurité alimentaire, justice sociale et stabilité politique dans un même cadre d'action ?
Compte rendu
Souveraineté sous tension — Énergie, sécurité économique et avenir de la Tunisie
Le workshop organisé par le Policy Network for Transitions (PNT) à Paris le 19 mai 2026 est parti d'un choc géopolitique extérieur — la guerre au Moyen-Orient, les tensions autour du détroit d'Ormuz et la hausse des prix de l'énergie et des intrants — pour poser une question plus profonde : la Tunisie dispose-t-elle encore des capacités économiques, institutionnelles et politiques lui permettant d'absorber des chocs prolongés sans entrer dans une séquence d'ajustement désordonné ?
Le principal enseignement des débats est que la crise actuelle ne crée pas les vulnérabilités tunisiennes ; elle les révèle, les accélère et les connecte. La dépendance énergétique accroît la pression budgétaire ; la pression budgétaire renforce la dépendance du système bancaire au financement de l'État ; la hausse des prix de l'énergie et l'interruption de l'approvisionnement des intrants agricoles qui transitent par le détroit d'Ormuz se diffusent vers les prix alimentaires et le pouvoir d'achat ; le retard de la transition énergétique prolonge la dépendance extérieure ; et l'affaiblissement des mécanismes de médiation sociale rend plus difficile toute réforme des prix ou des subventions.
Le workshop a ainsi proposé de lire la crise tunisienne non comme une juxtaposition de problèmes sectoriels, mais comme un enchaînement systémique où énergie, agriculture, monnaie, finances publiques et stabilité sociale deviennent interdépendantes.
La Tunisie entre dans une phase où les marges de manœuvre se réduisent simultanément sur plusieurs fronts : croissance faible, investissement public et privé en panne, dépendance énergétique supérieure aux deux tiers lorsque la redevance gazière algérienne est neutralisée, faible part des renouvelables, dépendance alimentaire importante, fragilité bancaire, expansion monétaire rapide et difficulté croissante à financer l'État sans évincer l'économie productive.
La Tunisie ne peut plus se contenter d'une gestion réactive des crises. Elle doit construire une doctrine de souveraineté économique articulant sécurité énergétique, sécurité alimentaire, réforme des subventions, recapitalisation stratégique de l'État, réhabilitation de l'investissement productif et restauration des mécanismes de confiance.
La question centrale n'est donc pas seulement de savoir si la Tunisie doit renouer avec le FMI ou non ; elle est de savoir quel projet économique et social pourrait rendre un appui extérieur politiquement utile, économiquement efficace et socialement soutenable.
Sommaire
- Politiser les vulnérabilités : le cadre analytique de PNT
- Une économie fragilisée avant même le choc géopolitique
- Le choc moyen-oriental comme multiplicateur de vulnérabilités
- La dépendance énergétique : le coût stratégique de la non-transition
- Sécurité alimentaire : des céréales aux intrants
- La compensation : entre amortisseur social et verrou budgétaire
- Trois scénarios pour les prochaines années
- Vers une doctrine de souveraineté économique
Politiser les vulnérabilités : le cadre analytique de PNT
Dès l'ouverture, les organisateurs ont rappelé que l'objectif n'est pas de juxtaposer des diagnostics spécialisés sur l'énergie, les finances publiques ou l'agriculture, mais de comprendre comment ces dimensions s'articulent dans un même système de vulnérabilités.
Le cas tunisien apparaît à cet égard particulièrement révélateur. La Tunisie cumule une forte dépendance énergétique, une transition énergétique inachevée, une dépendance alimentaire importante, un système de compensation difficilement réformable, une croissance faible, un appareil productif sous-investi et des institutions fragilisées. Elle constitue donc un laboratoire des tensions auxquelles seront confrontés de nombreux États du Sud dans un contexte de fragmentation géopolitique, de transition énergétique mondiale et de multiplication des chocs.
Les prix de l'énergie, les subventions, les intrants agricoles, les réserves en devises, les statistiques monétaires ou les capacités de stockage ne sont pas de simples variables techniques. Ils constituent les lieux concrets où se joue la souveraineté matérielle des États.
Politiser ces enjeux ne signifie pas les idéologiser. Cela signifie rendre visibles les arbitrages de pouvoir, les effets distributifs et les contraintes institutionnelles qui déterminent leur gestion.
Une économie fragilisée avant même le choc géopolitique
Encadré 1 — Les signaux d'alerte macroéconomiques
- PIB réel en contraction au premier trimestre 2026 selon les analyses présentées pendant le workshop.
- PIB par habitant inférieur à son niveau d'avant Covid.
- Taux d'activité autour de 45 %, parmi les plus faibles d'Afrique.
- Forte progression de la masse monétaire et du cash.
- Crédit à l'économie en ralentissement alors que le financement de l'État augmente.
- Investissement public en déclin et investissement privé quasi à l'arrêt.
Les débats ont souligné que la Tunisie n'aborde pas le choc moyen-oriental depuis une position de résilience, mais à partir d'une économie déjà profondément fragilisée.
La croissance officiellement affichée en glissement annuel masque une réalité plus dégradée. Selon les analyses présentées pendant le workshop, le PIB réel tunisien aurait reculé d'environ 0,3 % au premier trimestre 2026, tandis que les comparaisons annuelles bénéficient surtout d'un effet de base lié à la faiblesse de l'activité en 2025.
Le PIB par habitant reste inférieur à son niveau d'avant la crise du Covid-19. Cette stagnation prolongée traduit moins une crise conjoncturelle qu'un épuisement progressif du modèle de croissance tunisien.
La situation du marché du travail illustre cette dégradation silencieuse. Les intervenants ont insisté sur le fait que le taux de chômage ne suffit plus à décrire l'état réel de l'économie. Le problème central réside désormais dans l'effondrement du taux d'activité.
Selon les chiffres discutés pendant le workshop, le taux d'activité tunisien serait tombé autour de 45 %, l'un des plus faibles d'Afrique et très inférieur à la moyenne mondiale. Ce recul traduit autant l'absence de création d'emplois que la sortie silencieuse d'une partie croissante de la population du marché du travail.
L'investissement constitue un second signal d'alerte majeur. Les participants ont convergé vers le constat d'un pays qui n'investit plus suffisamment. L'investissement public prévu dans les budgets est très largement sous-exécuté, tandis que l'investissement privé apparaît quasiment à l'arrêt.
Les banques tunisiennes elles-mêmes évoquent l'absence de véritables projets d'investissement structurants. Les importations de biens d'équipement restent déprimées depuis plusieurs années et les rares reprises observées semblent davantage liées à des achats ponctuels qu'à une véritable dynamique productive.
Mais le cœur du diagnostic présenté pendant le workshop concerne la structure monétaire et financière de l'économie tunisienne.
Les chiffres d'ECOWEEK et de la Banque centrale montrent une forte expansion de la masse monétaire. Selon ECOWEEK n°19-26, la masse monétaire M3 progresse de 10,5 % en glissement annuel au premier trimestre 2026, alors que le crédit à l'économie n'augmente que de 3,1 %. Les billets et monnaies progressent de 17,8 %, atteignant 27,3 milliards de dinars, soit 18,3 % de M3. Le cash rapporté au PIB atteint 15,1 %, contre 11,7 % en 2021, alors même que le crédit à l'économie progresse faiblement. Les billets et monnaies en circulation augmentent rapidement, tandis que la part du cash dans le PIB atteint des niveaux historiquement élevés.
Cette évolution traduit plusieurs phénomènes simultanés : inflation réelle plus forte que celle mesurée officiellement, défiance croissante envers le système bancaire, montée du secteur informel et préférence pour la détention de devises.
Les débats ont particulièrement insisté sur la transformation du système bancaire tunisien en instrument de financement du Trésor.
Les banques détiennent désormais une part croissante de dette souveraine, tandis que le crédit aux entreprises ralentit fortement. Plus les banques financent l'État, moins elles financent l'économie réelle. Plus elles accumulent du risque souverain, plus elles deviennent vulnérables à une crise budgétaire.
La Banque centrale elle-même apparaît de plus en plus mobilisée au service du financement de l'État, ce qui alimente les inquiétudes autour d'une monétisation du déficit.
Cette dynamique nourrit ce que plusieurs participants ont décrit comme une véritable crise fiduciaire. Les crédits à l'État central représentent désormais 37,2 % du PIB selon les chiffres discutés pendant le workshop, contre 17,6 % en 2021. La Banque centrale détient 35,5 % de créances sur l'État dans son bilan, tandis que les banques tunisiennes portent près de 18,7 % de créances souveraines dans leurs actifs.
L'économie continue de fonctionner, mais au prix d'une dépendance croissante à l'expansion monétaire, à l'endettement intérieur et à la captation des ressources financières par l'État.
Le choc moyen-oriental comme multiplicateur de vulnérabilités
La guerre au Moyen-Orient agit comme un stress-test systémique pour l'économie tunisienne.
Les débats ont insisté sur un point central : la crise ne se transmet pas uniquement par les prix. Elle se transmet également par la disponibilité physique des marchandises, la désorganisation logistique, les tensions sur les routes maritimes et l'allongement des délais d'approvisionnement.
Le choc énergétique devient ainsi rapidement un choc budgétaire, puis un choc productif et enfin un choc social.
La hausse des prix du pétrole et du gaz accroît immédiatement le coût des subventions énergétiques, alourdit le déficit commercial et exerce une pression supplémentaire sur les réserves en devises.
Mais les effets se diffusent ensuite vers les intrants agricoles, les coûts du transport, les engrais, les produits raffinés et l'ensemble des chaînes de production.
Les débats ont montré que la Tunisie est particulièrement vulnérable à cette logique de transmission en cascade.
La dépendance énergétique accroît la pression sur le budget ; cette pression budgétaire renforce la dépendance du système bancaire au financement de l'État ; la hausse des coûts énergétiques se transmet aux prix alimentaires ; et l'inflation réduit le pouvoir d'achat des ménages déjà fragilisés.
Plusieurs interventions ont également souligné que l'ajustement tunisien se fait déjà partiellement par les pénuries.
Lorsque l'État ne peut plus financer simultanément toutes les importations nécessaires, il privilégie certains produits considérés comme politiquement sensibles — notamment le blé tendre destiné au pain subventionné — au détriment d'autres composantes du système alimentaire ou industriel.
Cette logique fragilise progressivement les filières lait, viande et alimentation animale, tout en dégradant la qualité nutritionnelle de la consommation.
La crise moyen-orientale révèle donc moins un problème temporaire qu'une dépendance structurelle croissante à des chaînes d'approvisionnement extérieures devenues instables.
La dépendance énergétique : le coût stratégique de la non-transition
Encadré 2 — La dépendance énergétique tunisienne en 2026
- Dépendance énergétique : environ 65-66 % en comptant la redevance gazière algérienne.
- Dépendance proche de 70 % hors redevance.
- Plus de 90 % de l'électricité produite à partir du gaz naturel.
- Part des renouvelables dans la production électrique : environ 3 % selon les débats.
- Importations ponctuelles d'électricité algérienne pendant les pics estivaux.
- Retard important du stockage et des infrastructures réseau.
La deuxième session du workshop a permis de clarifier la nature de la dépendance énergétique tunisienne.
Selon les chiffres évoqués pendant les débats et les présentations techniques, la Tunisie ne couvre qu'entre 30 et 35 % de ses besoins énergétiques selon que l'on inclut ou non la redevance gazière liée au transit algérien.
Le taux officiel de dépendance énergétique atteint environ 65 %, mais il serait proche de 70 % si la redevance TransMed était neutralisée.
Cette précision est importante, car une partie de l'énergie comptabilisée comme ressource nationale dépend en réalité d'un flux géopolitique extérieur.
Le gaz constitue le point nodal de cette dépendance. La production électrique tunisienne repose encore à plus de 90 % sur le gaz naturel, principalement importé d'Algérie. La dépendance gazière devient ainsi une dépendance électrique, industrielle et budgétaire.
Les discussions ont rappelé que la Tunisie avait dû importer de l'électricité algérienne lors des pics de consommation estivaux récents, y compris dans des périodes où l'Algérie procédait elle-même à des coupures d'électricité sur son territoire.
Cette relation crée une interdépendance asymétrique : la Tunisie reste beaucoup plus vulnérable à une interruption d'approvisionnement que l'Algérie à une perte du transit tunisien.
L'intervention consacrée à la transition énergétique a toutefois insisté sur un point essentiel : la transition vers les énergies renouvelables ne peut pas être pensée comme une simple substitution technique.
Le solaire et l'éolien sont des ressources intermittentes. Leur intégration exige des capacités de stockage, des réseaux robustes, des interconnexions, une gouvernance adaptée et une STEG capable d'assurer la stabilité du système électrique.
L'électricité ne représente par ailleurs qu'une fraction de la consommation finale d'énergie. Les transports, certains usages industriels et les usages thermiques restent très dépendants des hydrocarbures.
Le retard tunisien dans les renouvelables ne s'explique donc pas par l'absence de potentiel solaire ou éolien. Il résulte d'une combinaison de facteurs : crise budgétaire, difficultés de financement, faiblesse de la STEG, lenteurs administratives, instabilité réglementaire et absence d'écosystème industriel structuré.
Les débats ont également souligné le risque d'une transition énergétique réduite à une logique purement extractive.
Si les grands projets renouvelables sont développés exclusivement par des entreprises internationales sans contenu local, sans stratégie industrielle et sans formation, la Tunisie réduira certes une partie de sa facture énergétique, mais sans construire un véritable tissu productif national.
La transition énergétique deviendrait alors un mécanisme de réduction du déficit extérieur, sans transformation profonde du modèle économique.
Sécurité alimentaire : des céréales aux intrants
Encadré 3 — Ormuz : un chokepoint alimentaire autant qu'énergétique
- Environ 20 % du commerce mondial de pétrole transite par Ormuz.
- Un cinquième du commerce mondial de GNL dépend du détroit.
- 35 % des exportations mondiales d'urée y transitent.
- Les engrais azotés restent fortement corrélés aux marchés gaziers.
- Une perturbation durable affecterait directement les coûts agricoles mondiaux.
La troisième session du workshop a profondément déplacé le débat alimentaire.
Le problème tunisien ne réside pas seulement dans la dépendance aux importations céréalières ; il concerne l'ensemble de la chaîne de production agricole.
La présentation consacrée aux intrants agricoles a rappelé une idée centrale : un pays vulnérable sur ses intrants est vulnérable sur toute sa chaîne alimentaire.
L'agriculture moderne repose sur une forte consommation d'énergie, d'engrais, de transport et de produits chimiques.
Le gaz naturel, l'ammoniac, l'urée, le soufre, les carburants, les assurances maritimes et les routes commerciales sont devenus des composantes essentielles de la sécurité alimentaire.
Le détroit d'Ormuz a ainsi été présenté comme un chokepoint alimentaire autant qu'énergétique. Les données discutées pendant le workshop rappellent qu'environ 20 % du commerce mondial de pétrole, un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié et 35 % des exportations mondiales d'urée transitent par cette route maritime.
Une part majeure du commerce mondial de pétrole, de gaz naturel liquéfié et d'urée y transite. Une perturbation durable de cette route affecte directement les coûts des engrais, puis les rendements agricoles et enfin les prix alimentaires mondiaux.
La Tunisie apparaît particulièrement vulnérable dans cette configuration.
Son taux d'autosuffisance céréalière reste faible, tandis que ses capacités de stockage, ses ressources en eau et sa production d'intrants demeurent limitées.
La crise climatique accentue encore ces contraintes. L'exploitation des nappes profondes atteint des niveaux critiques et la fragilité hydrique pousse l'agriculture à compenser par davantage d'intrants chimiques, ce qui accroît encore la dépendance extérieure.
Les débats ont donc proposé de dépasser l'objectif irréaliste d'autosuffisance céréalière intégrale pour penser une véritable souveraineté alimentaire par l'amont.
Cette approche suppose de sécuriser les intrants critiques, de diversifier les fournisseurs, de constituer des stocks stratégiques et de repenser les politiques agricoles en lien avec les contraintes énergétiques et climatiques.
La compensation : entre amortisseur social et verrou budgétaire
La discussion sur la compensation a montré que les subventions tunisiennes ne peuvent pas être réduites à une simple charge budgétaire.
Le système de compensation constitue à la fois un mécanisme de stabilisation sociale, un instrument historique de gestion des prix et une composante implicite du contrat social tunisien.
Les débats ont rappelé que la compensation s'est progressivement institutionnalisée depuis les années 1940 dans un contexte de ravitaillement, de sécheresse et de contrôle des prix.
Avec le temps, elle est devenue un sas entre les prix internationaux et les prix domestiques.
Cette profondeur historique explique pourquoi toute réforme apparaît politiquement sensible.
La compensation ne protège pas uniquement les consommateurs. Elle réduit également l'incertitude pour certains producteurs, notamment dans les filières boulangerie, céréales et produits alimentaires transformés.
Mais ce système produit également des distorsions : retards de remboursement, concentration des acteurs capables d'absorber les délais administratifs, dépendance à l'État et opacité croissante des coûts réels.
Les participants ont insisté sur le fait qu'une suppression brutale des subventions serait socialement explosive.
Mais l'absence de réforme prolongerait un autre type d'ajustement : inflation cachée, pénuries, dégradation de la qualité des produits et aggravation des déficits.
Le véritable enjeu est donc de passer progressivement d'un système généralisé de subventions opaques à un système de protection sociale ciblé, lisible et soutenable.
Une telle réforme ne peut toutefois réussir sans médiation sociale, sans registre social fiable et sans stratégie politique capable d'expliquer les arbitrages.
Trois scénarios pour les prochaines années
Les débats ont convergé vers trois scénarios possibles.
Le premier scénario, optimiste, repose sur une stabilisation progressive du contexte moyen-oriental, une détente des prix de l'énergie et des intrants, une reprise limitée de l'investissement et un soutien financier extérieur permettant de restaurer progressivement certaines marges de manœuvre.
Ce scénario reste envisageable, mais il suppose une amélioration significative de la gouvernance économique, de la coordination institutionnelle et de la crédibilité des réformes.
Le deuxième scénario, considéré comme le plus probable à court terme, est celui de tensions prolongées.
L'économie continuerait alors de fonctionner à bas régime : croissance faible, inflation persistante, investissement insuffisant, financement interne croissant du déficit et ajustement social diffus.
Dans cette configuration, les pénuries resteraient ponctuelles mais récurrentes et l'État continuerait de privilégier les dépenses incompressibles au détriment de l'investissement et de la maintenance des infrastructures.
Le troisième scénario est celui d'une aggravation simultanée des contraintes énergétiques, alimentaires, budgétaires et monétaires.
Dans ce cas, une hausse durable des prix de l'énergie combinée à des perturbations logistiques et à une fragilisation du dinar pourrait déboucher sur des tensions majeures : difficultés d'importation, dégradation rapide des entreprises publiques énergétiques, accélération de l'inflation alimentaire et multiplication des tensions sociales.
L'ajustement ne se ferait alors plus par réforme, mais par rationnement, pénuries et dégradation accélérée des services publics.
Vers une doctrine de souveraineté économique
| Scénario | Caractéristiques principales | Risques dominants |
|---|---|---|
| Stabilisation progressive | Détente énergétique partielle, soutien extérieur, reprise limitée de l'investissement | Réformes insuffisantes, croissance faible |
| Tensions prolongées | Inflation persistante, stagnation, ajustement diffus | Érosion du pouvoir d'achat, fatigue sociale |
| Aggravation systémique | Hausse durable des prix énergétiques, tensions sur devises et importations | Pénuries, tensions sociales, crise institutionnelle |
| Domaine | Priorité |
|---|---|
| Macroéconomie | Restaurer la crédibilité budgétaire et monétaire |
| Banque et crédit | Réduire le lien banque-souverain |
| Énergie | Développer renouvelables, stockage et réseau |
| Agriculture | Sécuriser les intrants critiques |
| Compensation | Réforme graduelle et ciblée |
| Industrie | Construire du contenu local autour de la transition |
Construire de nouveaux indices de souveraineté
L'un des apports les plus originaux du workshop réside dans la proposition implicite de dépasser les indicateurs classiques utilisés pour mesurer la vulnérabilité économique tunisienne.
Les débats ont montré que des indicateurs comme le taux officiel de dépendance énergétique ou le taux d'autosuffisance céréalière ne suffisent plus à décrire les vulnérabilités réelles du pays.
Concernant l'énergie, plusieurs intervenants ont proposé de raisonner en termes de souveraineté énergétique effective. Un tel indice devrait intégrer non seulement la production nationale officielle, mais aussi la dépendance au gaz algérien, le poids de la redevance TransMed, la dépendance aux produits raffinés importés, les capacités de stockage, les interconnexions électriques, la solidité financière de la STEG et la capacité du pays à substituer rapidement ses approvisionnements.
La même logique vaut pour l'alimentation. Les débats ont insisté sur la nécessité de construire un indice de vulnérabilité alimentaire par les intrants. Celui-ci devrait intégrer la dépendance à l'urée, à l'ammoniac, aux engrais phosphatés, au soufre, aux carburants agricoles, au fret maritime et aux devises nécessaires à l'importation.
Ces approches permettent de déplacer le débat : la souveraineté ne se mesure plus seulement par la production finale, mais par la capacité d'un système à résister à des perturbations prolongées des chaînes d'approvisionnement.
Cette réflexion ouvre un chantier plus large pour PNT : reconstruire des outils de lecture capables de penser les vulnérabilités systémiques des États nord-africains dans un monde marqué par les chocs géopolitiques, climatiques et énergétiques.
Les cinq priorités stratégiques
La dernière session du workshop a clairement établi que les réponses tunisiennes ne peuvent plus prendre la forme d'une simple accumulation de réformes techniques.
La Tunisie doit construire une véritable doctrine de souveraineté économique articulant sécurité énergétique, sécurité alimentaire, stabilité monétaire et justice sociale.
La première priorité consiste à restaurer la crédibilité macroéconomique.
Cela suppose un diagnostic transparent de la situation budgétaire et monétaire, une clarification de la réalité des réserves de change, une meilleure coordination entre ministère des Finances et Banque centrale et une objectivation du coût réel des subventions.
La deuxième priorité concerne la reconstruction de l'investissement productif.
Une économie où les banques financent principalement l'État ne peut pas générer de croissance durable. Il devient indispensable de réduire progressivement le lien banque-souverain, de traiter la situation des banques publiques et de réorienter le crédit vers les secteurs productifs.
La troisième priorité est l'accélération de la transition énergétique dans une logique industrielle.
Les renouvelables doivent être intégrés dans une stratégie de réseau, de stockage, de contenu local, de formation et de justice territoriale.
La STEG doit être réformée sans être démantelée. Elle doit devenir un opérateur capable de stabiliser un système électrique de plus en plus fondé sur des productions intermittentes.
La quatrième priorité consiste à repenser la sécurité alimentaire à partir des intrants.
Les stocks stratégiques ne doivent plus concerner uniquement les céréales, mais également les engrais, et certains intrants critiques.
Enfin, la cinquième priorité est la refonte graduelle du système de compensation.
Une réforme soutenable doit être progressive, ciblée et socialement négociée. Elle doit protéger les ménages vulnérables tout en reconnaissant les fonctions productives de certaines subventions.
Conclusion — De la souveraineté rhétorique à la souveraineté matérielle
Le workshop a montré que la Tunisie ne manque pas seulement de ressources ; elle manque de marges de manœuvre.
Or la souveraineté ne se mesure pas d'abord à la rhétorique nationale, mais à la capacité d'un État à anticiper, financer, arbitrer, protéger et transformer.
La guerre au Moyen-Orient révèle une Tunisie vulnérable aux chocs énergétiques, alimentaires, financiers et sociaux.
Mais cette crise peut également ouvrir un moment stratégique.
Si elle accepte de regarder ses fragilités en face, la Tunisie peut transformer la contrainte en agenda de reconstruction : doctrine énergétique, stratégie alimentaire par les intrants, réforme intelligente de la compensation, recapitalisation du système bancaire, réhabilitation de l'investissement productif et reconstruction d'un pacte social autour de la justice et de la souveraineté économique.
La question centrale n'est donc pas seulement : comment éviter la crise ?
Elle est plus profonde : comment reconstruire un projet national dans un monde où les chocs deviennent la norme ?
Agir avant que tout bascule : crise du développement, fin du multilatéralisme et défis stratégiques pour les pays du Sud
PNT est né d'un constat partagé : les sociétés et les États d'Afrique du Nord sont entrés dans une phase où les transitions économiques, sociales, climatiques et géopolitiques ne peuvent plus être abordées par des réponses sectorielles, technocratiques ou purement réactives. Le retrait progressif des bailleurs traditionnels, l'affaiblissement du multilatéralisme et la brutalisation des relations internationales rendent désormais indispensable une capacité stratégique autonome.
L'objectif de PNT est d'encourager les élites nord-africaines à adopter une démarche stratégique de long terme afin de faire face à des défis devenus impérieux, notamment l'entrée dans une phase de post-développement, l'intensification des effets du changement climatique, la transition énergétique et la fragmentation de l'économie globale.
Programme détaillé
PNT est né d'un constat partagé : les sociétés et les États d'Afrique du Nord sont entrés dans une phase où les transitions économiques, sociales, climatiques et géopolitiques ne peuvent plus être abordées par des réponses sectorielles, technocratiques ou purement réactives. Le retrait progressif des bailleurs traditionnels, l'affaiblissement du multilatéralisme et la brutalisation des relations internationales rendent désormais indispensable une capacité stratégique autonome.
L'objectif de PNT est d'encourager les élites nord-africaines à adopter une démarche stratégique de long terme afin de faire face à des défis devenus impérieux, notamment l'entrée dans une phase de post-développement, l'intensification des effets du changement climatique, la transition énergétique et la fragmentation de l'économie globale.
Le séminaire inaugural du Policy Network for Transitions vise à ouvrir un espace de réflexion sur une transformation majeure du système international : la crise conjointe du développement, de l'humanitaire dans un contexte de recomposition géopolitique accélérée.
La réduction massive des budgets d'aide au développement, la perte de crédibilité des institutions multilatérales, l'effondrement du pouvoir normatif des bailleurs occidentaux et la montée d'un ordre international transactionnel posent des défis d'ampleur aux pays du Sud.
Dans ce nouveau contexte, les pays du Sud se trouvent confrontés à un triple défi : la tendance au déni et au report des décisions ; la disparition progressive des cadres traditionnels d'assistance et de stabilisation ; la nécessité de repenser les modalités d'insertion dans l'économie globale.
Située à l'interface entre l'Afrique subsaharienne et l'Europe, l'Afrique du Nord occupe une position stratégique centrale dans ces transformations.
Le monde est entré dans un moment géopolitique inédit, au cours duquel les règles du commerce, de l'aide au développement, de l'action humanitaire et de la gouvernance globale sont en train d'être redessinées.
Les pays de la rive sud de la Méditerranée se trouvent désormais dans l'obligation de repenser ce moment et naviguer dans ces transformations profondes.
La montée du protectionnisme et des barrières douanières de toutes sortes, le retour des politiques industrielles, l'affirmation de l'impératif de sécurité énergétique et la transformation des règles de la finance mondiale entérinent progressivement la fragmentation de l'ordre global.
Sans prétendre esquisser une recette du succès dans un monde de plus en plus marqué par l'incertitude, ce moment global pousse les pays du Sud à se doter d'un positionnement stratégique articulant résilience, efficacité et autonomie stratégique.
Cette intervention analysera la crise structurelle du système international de développement et de l'aide humanitaire dans un contexte de fragmentation géopolitique et de retrait durable des bailleurs traditionnels.
Elle examinera l'émergence de nouveaux modèles fondés sur la gestion du risque, les mécanismes d'assurance et l'implication accrue du secteur privé dans les contextes fragiles et post-conflit.
Compte rendu
Agir avant que tout bascule : crise du développement, fin du multilatéralisme et défis stratégiques pour les pays du Sud
Le séminaire inaugural du Policy Network for Transitions, organisé à Paris avec une trentaine de participants, a confirmé l'intuition fondatrice de l'organisation : nous ne sommes plus dans un moment de transition à venir, mais dans un monde déjà transformé, où les catégories héritées — développement, multilatéralisme, gouvernance, démocratie — ont perdu leur capacité explicative et opératoire.
Sommaire
Les apports du séminaire à l'identité de PNT
Les discussions ont fait apparaître un diagnostic partagé : le basculement géopolitique est consommé. Le multilatéralisme n'est plus un cadre structurant, mais un système en érosion. Les normes internationales sont contestées ou contournées. Les rapports de force se recomposent autour de logiques de puissance brute, de fragmentation régionale et de transactionnalité généralisée. Dans ce contexte, les États, y compris en Afrique du Nord, apparaissent de plus en plus comme des entités affaiblies, prises dans une tension entre souverainisme discursif et perte effective de souveraineté.
Ce constat redéfinit profondément la mission du PNT. L'organisation ne peut se situer ni dans le prolongement des cadres traditionnels de l'aide, ni dans celui des approches technocratiques sectorielles. Elle se positionne comme un espace de repolitisation des enjeux contemporains, visant à réintroduire le politique là où il a été évacué au profit de catégories techniques (résilience, gouvernance, efficacité, transition).
Les échanges ont également mis en évidence une mutation fondamentale du paradigme du développement. L'aide internationale, historiquement liée à un ordre multilatéral et à une fonction de projection d'influence, est en train de se transformer en un système de gestion du risque, largement financiarisé et orienté vers la mobilisation du secteur privé. Cette transformation s'accompagne d'un déplacement de la responsabilité vers les acteurs locaux, sans redistribution réelle des capacités d'action. Le développement cesse ainsi d'être un projet de transformation pour devenir un mécanisme d'adaptation à des contraintes exogènes.
Dans ce contexte, la notion d'Agency est apparue comme centrale. Qui décide ? Qui agit ? Qui porte la responsabilité des transformations ?
La réponse dominante aujourd'hui tend à marginaliser les sociétés locales, tout en externalisant les décisions stratégiques. Le PNT se donne précisément pour objectif de contribuer à la reconstruction de cette capacité d'action, en articulant réflexion stratégique, analyse critique et production de cadres alternatifs.
Un autre enseignement majeur des discussions concerne la nécessité de penser les transitions dans leur pluralité et leur interdépendance. Transition énergétique, transformation industrielle, mutations technologiques, recompositions géopolitiques et évolutions sociales ne peuvent plus être abordées de manière isolée. Elles participent d'un même moment historique caractérisé par l'incertitude, la non-prédictibilité et l'accélération.
Dans cet environnement, la stratégie ne peut plus être conçue comme une planification linéaire fondée sur des hypothèses stables. Elle doit intégrer la volatilité, la conflictualité et la possibilité de ruptures brutales. Cela implique de dépasser les approches managériales de la gouvernance pour réintroduire une réflexion politique sur les arbitrages, les priorités et les trajectoires.
Enfin, le séminaire inaugural a souligné le rôle spécifique de l'Afrique du Nord comme espace stratégique. Située à l'interface entre l'Afrique, l'Europe et le Moyen-Orient, la région concentre les effets des recompositions globales : fragmentation du multilatéralisme, redéfinition des chaînes de valeur, tensions sécuritaires et transformations des modèles de développement. Elle constitue à la fois un espace de vulnérabilité et un laboratoire potentiel de recomposition stratégique.
Dans ce cadre, le PNT se conçoit comme un incubateur de réflexion stratégique collective, capable de fédérer des acteurs issus de différents horizons — chercheurs, praticiens, décideurs, membres de la société civile — afin de produire des analyses ancrées dans les réalités régionales tout en s'inscrivant dans les dynamiques globales.
L'enjeu n'est pas de proposer des solutions immédiates, mais de reconstruire les conditions d'une pensée stratégique autonome, condition préalable à toute forme de souveraineté, de développement et, à terme, de démocratisation.
Synthèse des interventions et des discussions
Un basculement déjà accompli
La table ronde organisée par le Policy Network for Transitions s'inscrit dans un contexte marqué par une transformation profonde du système international. L'un des constats les plus saillants des discussions est que le basculement géopolitique n'est plus une hypothèse mais une réalité. Le monde de l'après-guerre froide, structuré par le multilatéralisme, les normes internationales et l'hégémonie occidentale, est désormais en voie de disparition.
Les participants convergent vers l'idée que nous sommes entrés dans un monde caractérisé par la fragmentation, la montée des logiques de puissance et l'effacement des cadres normatifs. Cette transformation affecte non seulement les relations internationales, mais aussi les paradigmes du développement, de l'humanitaire et de la gestion des conflits.
1. La fin du multilatéralisme et le retour de la puissance
L'intervention de Karim a posé un diagnostic sans ambiguïté : le monde a déjà basculé vers un ordre marqué par la primauté de la force. Le multilatéralisme est en crise profonde, tandis que les grandes puissances adoptent des logiques de confrontation directe.
Caractéristiques du nouveau contexte
- Un retour à une politique de puissance assumée
- Une remise en cause des alliances traditionnelles
- Une hybridation entre néoconservatisme et logique transactionnelle
- Une montée des discours messianiques et idéologiques
La conséquence principale est une instabilité structurelle, marquée par des risques accrus de fragmentation régionale, notamment au Moyen-Orient. Cette dynamique remet en cause les fondements mêmes de l'ordre international fondé sur des règles.
2. La crise structurelle du développement
L'intervention d'Alexandre et de l'expert onusien mettent en lumière une crise plus profonde : celle du paradigme du développement lui-même. Historiquement, le développement apparaît comme un instrument géopolitique, inscrit dans la logique de la guerre froide. Dès ses origines, il est traversé par des contradictions entre objectifs politiques, économiques et normatifs.
Manifestations de la crise actuelle
- L'échec des politiques d'ajustement structurel
- La dépolitisation des débats économiques
- La perte de crédibilité des institutions internationales
- La réduction des financements pour les pays les plus vulnérables
Plus fondamentalement, le développement est en train de se transformer en un système de gestion du risque, centré sur la financiarisation de l'aide, l'utilisation d'instruments comme le blended finance et le transfert des risques vers les acteurs locaux. Cette évolution marque le passage d'un projet de transformation à une logique d'adaptation.
3. La centralité de la souveraineté et de l'Agency
Un thème central des discussions est celui de l'Agency et de la souveraineté. Les participants soulignent que la question fondamentale n'est plus celle du développement en tant que tel, mais celle de la capacité des États et des sociétés à agir.
Dans un contexte de prédation globale, la priorité devient la préservation des capacités d'action : capacité à définir des stratégies autonomes, capacité à résister aux pressions externes, capacité à anticiper les transformations. Cette réflexion conduit à relativiser certaines priorités traditionnelles, notamment la démocratie et la gouvernance, qui apparaissent secondaires face aux enjeux de survie et de souveraineté.
4. Repenser la stratégie dans un monde non prédictible
Les discussions mettent en évidence une transformation du rapport au temps et à la stratégie. Dans un monde marqué par l'incertitude et la volatilité, les approches traditionnelles de planification apparaissent inadaptées.
La stratégie doit désormais intégrer la non-prédictibilité des acteurs, la centralité des émotions et des perceptions, la personnalisation du pouvoir et l'accélération des transformations technologiques. Cela implique de dépasser les approches linéaires pour adopter des cadres plus flexibles, capables de s'adapter à des environnements instables.
5. L'Afrique et l'Afrique du Nord comme espaces stratégiques
L'Afrique apparaît comme l'un des principaux espaces de transformation à l'échelle globale. Elle combine une croissance démographique rapide, des ressources stratégiques et un potentiel économique important.
L'Afrique du Nord, en particulier, occupe une position charnière à l'interface entre l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient. Cette position lui confère un rôle stratégique dans les recompositions en cours. Cependant, la région est confrontée à plusieurs défis : stagnation économique, fragmentation politique, dépendance externe, absence de projets structurants.
Conclusion : vers une reconstruction de la capacité de réflexion stratégique
La table ronde met en évidence la nécessité de repenser en profondeur les cadres d'analyse et d'action. Les paradigmes hérités ne permettent plus de comprendre ni d'agir dans le monde actuel.
Dans ce contexte, le rôle d'initiatives comme le PNT est crucial. Il s'agit de reconstruire une capacité de réflexion stratégique, en articulant analyse critique, production de connaissances et mise en réseau des acteurs. L'enjeu n'est pas seulement intellectuel. Il est politique : il s'agit de redonner aux sociétés la capacité de définir leur avenir dans un monde en recomposition.
Du post-multilatéralisme au post-développement : repolitiser la stratégie dans un monde en fragmentation
Le moment historique dans lequel nous sommes entrés ne peut plus être appréhendé comme une simple phase de transition graduelle. Les discussions ont au contraire convergé vers l'idée que le basculement a déjà eu lieu. Nous ne sommes plus à la veille d'un changement d'ordre international ; nous vivons déjà dans le monde d'après. Ce constat, qui traverse aussi bien les analyses géopolitiques que les réflexions sur le développement, oblige à réviser en profondeur les catégories qui ont structuré la pensée politique internationale au cours des dernières décennies.
Le multilatéralisme, le développement, la gouvernance, la résilience, voire la démocratisation elle-même, ne peuvent plus être mobilisés comme des évidences ou comme des cadres neutres. Ils doivent être réinterrogés à partir de leurs conditions historiques de formation, de leurs usages politiques et de leur épuisement actuel.
L'un des acquis les plus importants de la discussion est précisément d'avoir refusé de traiter séparément ce que le langage dominant présente comme des domaines distincts : d'un côté la géopolitique, de l'autre le développement ; d'un côté les conflits, de l'autre les politiques publiques ; d'un côté les contraintes systémiques, de l'autre les marges d'action nationales. Au contraire, tout indique aujourd'hui un enchevêtrement croissant du politique, de l'économique, du technologique, du militaire et du social.
Le langage demeure souvent celui du développement, de la coopération ou de la stabilité, alors même que les logiques à l'œuvre sont désormais celles de la puissance, de la sécurisation, de la fragmentation et de la gestion du risque.
La fin d'un ordre normatif
L'idée selon laquelle le système international contemporain resterait structuré, même imparfaitement, par un ordre normatif hérité de 1945 apparaît de moins en moins tenable. Les principes qui formaient l'architecture morale et juridique du multilatéralisme d'après-guerre — sécurité collective, respect de la souveraineté, refus de l'annexion par la force, centralité du droit international — subsistent dans les textes, mais ne produisent plus les effets organisateurs qu'on leur prêtait.
Ce qui s'est imposé au fil des échanges est l'idée d'un ordre post-normatif, non pas au sens où toute norme aurait disparu, mais au sens où les normes n'encadrent plus réellement la conduite des puissances. Elles sont invoquées, sélectionnées, contournées ou suspendues selon les rapports de force.
Le basculement géopolitique a déjà eu lieu. Les monstres ne sont plus à l'horizon ; ils sont au pouvoir.
Cette formule, qui a marqué la discussion, ne désigne pas simplement la montée de dirigeants plus brutaux ou plus cyniques. Elle renvoie à une mutation plus profonde : la disparition des médiations qui permettaient autrefois d'enrober la domination dans un langage de principes, de droits ou d'universalité. Nous ne sommes pas simplement revenus à la realpolitik classique. Nous avons affaire à une configuration plus instable, où se combinent la politique de puissance du XIXᵉ siècle, des résidus néoconservateurs et un transactionnalisme décomplexé.
Les conséquences de ce basculement sont particulièrement visibles au Moyen-Orient, où la guerre, la radicalisation et les dynamiques de fragmentation ont cessé d'être des anomalies pour devenir des modes ordinaires de gouvernement de la région. Ce qui inquiète ici n'est pas seulement la guerre comme telle, mais la manière dont la fragmentation elle-même tend à devenir une fatalité.
Ce changement de contexte oblige aussi à réviser notre manière de penser la stratégie. Dans un univers marqué par la post-vérité, par l'hyper-volatilité des discours et par la personnalisation extrême du pouvoir, la stratégie ne peut plus être pensée comme dans le cadre d'un monde relativement prévisible. La montée de l'idiosyncrasie, l'importance croissante des psychologies de dirigeants, le rôle des émotions, de la peur et des passions tristes transforment en profondeur les conditions de la décision politique.
Le développement comme fiction politique en crise
Cette crise du multilatéralisme entraîne une crise parallèle, mais non séparée, du développement. Le développement n'a jamais été un domaine purement technique. Dès son origine, il fut un projet géopolitique. Il ne s'agissait pas d'abord d'organiser la prospérité partagée, mais de stabiliser des espaces jugés vulnérables, de contenir des adversaires et de structurer une hiérarchie mondiale dans laquelle certains États définissaient les trajectoires souhaitables pour d'autres.
L'histoire du développement est, à cet égard, une histoire de déplacements successifs. D'abord lié aux logiques coloniales puis à l'ordre d'après-guerre, il a été remodelé par les programmes d'ajustement structurel, par la libéralisation économique, puis par les discours sur la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption, le développement humain, le développement durable et enfin la résilience. Chacune de ces séquences a déplacé les termes du problème, mais sans remettre en cause la question centrale : qui définit les priorités, qui assume les coûts, et au profit de qui ces politiques sont conduites ?
Or c'est ce vocabulaire lui-même qui vacille aujourd'hui. La bonne gouvernance, la résilience, l'efficacité, l'autonomie stratégique ont été présentées comme des notions de gestion neutres, presque universelles. Pourtant, elles appartiennent à une logique managériale qui transpose aux États des catégories conçues pour l'entreprise. Elles occultent les rapports de pouvoir, les hiérarchies internationales, les asymétries matérielles et les conflits de distribution.
Cette évolution est particulièrement visible dans la montée du paradigme de la résilience. Là où le développement prétendait encore, même de manière souvent illusoire, transformer les structures économiques et sociales, la résilience se contente de rendre supportables les chocs. Elle ne promet plus l'émancipation ; elle organise la capacité à absorber la douleur.
De l'aide à la gestion du risque
Le tournant contemporain du système international de l'aide peut être résumé comme le passage d'un paradigme de transformation à un paradigme de gestion du risque. Il ne s'agit plus, dans les faits, de produire du développement au sens fort, mais d'atténuer des chocs, de sécuriser des investissements et de maintenir des environnements suffisamment stables pour qu'ils restent intégrables à l'économie mondiale.
Dans ce cadre, l'aide se financiarise. Les instruments dominants deviennent les garanties, les assurances, les dispositifs de blended finance, les mécanismes de couverture des premières pertes. L'objectif affiché est de mobiliser le secteur privé, de passer des billions aux trillions. Mais la logique réelle est ailleurs : il s'agit moins de financer les besoins sociaux que de réduire l'exposition des investisseurs aux risques.
Cette transformation s'accompagne d'une modification profonde de la distribution de la responsabilité. La question décisive est celle de l'agency. Qui agit ? Qui décide ? Qui est tenu responsable ? Le système émergent a ceci de particulier qu'il tend à transférer la charge de l'adaptation vers les sociétés locales tout en maintenant les centres de décision à l'extérieur. Les communautés locales deviennent responsables de la gestion des risques, alors même qu'elles n'ont ni créé ces risques ni les moyens d'en modifier les causes structurelles.
Le recours croissant au secteur privé est présenté comme une réponse pragmatique à l'épuisement des financements publics. Pourtant, rien n'indique qu'il soit capable de répondre aux besoins des contextes les plus fragiles. Ce qui apparaît à ce stade, au contraire, c'est une concentration des flux vers les contextes intermédiaires, les secteurs extractifs, les espaces jugés rentables ou stratégiques, tandis que les régions les plus vulnérables restent structurellement sous-financées.
Politiser : que veut dire repolitiser ?
L'une des questions les plus fécondes posées au cours de la discussion fut celle-ci : que veut dire exactement politiser ? La politisation ne signifie pas seulement réintroduire un discours idéologique là où régnerait une prétendue neutralité. Elle consiste d'abord à rétablir les liens entre des décisions présentées comme techniques et les rapports de pouvoir qu'elles organisent.
Politiser la transition énergétique, par exemple, ce n'est pas moraliser le débat ; c'est poser les questions que le langage technocratique tend à évacuer : qui paie le coût de la transition, qui capte la rente verte, quel tissu productif est renforcé, quelle souveraineté énergétique ou industrielle est visée, et à quelles coalitions sociales et politiques une telle transition peut s'adosser.
Être politique aujourd'hui, c'est chercher à regagner de l'agency et à redonner de la souveraineté. Non pas au sens d'un durcissement autoritaire, mais au sens de la reconquête de marges de décision réelles.
Souveraineté, stagnation et survivalisme
La souveraineté est apparue comme le concept central du moment. Mais les échanges ont aussi montré combien ce terme est saturé d'ambiguïtés. Il existe aujourd'hui des souverainismes sans souveraineté, des discours anti-impérialistes sans autonomie réelle, des rhétoriques de résistance dépourvues de capacité productive, institutionnelle ou sociale.
Un point crucial du débat a été d'insister sur le fait qu'un État ne protège pas sa souveraineté par le seul autoritarisme. Au contraire, l'autoritarisme, lorsqu'il s'accompagne de stagnation économique, d'inefficacité structurelle et de fermeture des horizons, alimente une instabilité exponentielle. La souveraineté exige des capacités, une flexibilité, une insertion stratégique dans le contexte régional et la préservation des intérêts vitaux.
La notion de stagnation permet de comprendre la violence, la fragmentation et le désenchantement non seulement comme des produits de conflits politiques, mais aussi comme les effets d'un épuisement des promesses historiques. Les sociétés d'Afrique du Nord vivent dans un entre-deux où les anciens récits de progrès ont perdu leur crédibilité, sans que de nouveaux projets structurants aient émergé. C'est en ce sens qu'il a été question de pays sans projet.
Dans le même temps, certains contextes régionaux, notamment au Levant, semblent déjà relever d'une logique de survie. Là où le Levant affronte une menace existentielle et vit dans l'immédiateté du survivalisme, l'Afrique du Nord dispose encore, malgré la dégradation des conditions, d'un espace pour se projeter. Ce « luxe » relatif crée une responsabilité particulière. Il rend d'autant plus urgente la construction d'une pensée stratégique capable d'éviter que la région ne glisse, elle aussi, dans le pur mode survie.
L'Afrique et l'Afrique du Nord comme espaces stratégiques
Un autre apport important de la discussion a été de déplacer le regard vers l'Afrique, non comme simple périphérie de crises à gérer, mais comme l'un des principaux espaces de croissance, de ressources et de recomposition à l'échelle mondiale. Cette perspective oblige à rompre avec une vision linéaire du développement.
Les interventions ont insisté sur le caractère disruptif de certaines dynamiques africaines : rapidité des transformations sociales, montée de nouvelles générations ayant un accès direct au savoir mondial, rôle croissant des diasporas euro-africaines, émergence de formes d'entrepreneuriat, d'innovation et de circulation des connaissances qui échappent aux vieux schémas.
Pour autant, cette ouverture n'a rien d'automatique. Elle se heurte à des blocages structurels majeurs, notamment dans les domaines de l'énergie, des technologies critiques, de l'eau, des infrastructures et des alliances industrielles. On ne peut pas parler sérieusement d'intelligence artificielle, de transition technologique ou de réindustrialisation sans poser les questions fondamentales : qui contrôle l'énergie, qui détient les puces, qui maîtrise les chaînes d'approvisionnement, qui sécurise l'eau, quels intrants sont stratégiques, et quelles ressources régionales peuvent constituer des leviers géopolitiques.
L'Afrique du Nord, dans cette perspective, n'est ni une simple extension de l'Europe, ni un appendice du Moyen-Orient. Elle doit être pensée comme un espace stratégique propre, situé à l'intersection du Maghreb, de l'Afrique subsaharienne, du voisinage arabe et de la Méditerranée. Il ne s'agit plus de penser le Maghreb à partir du seul regard européen, mais de réfléchir à sa place dans un monde où ses relations avec l'Afrique, avec le Moyen-Orient et avec le Sud global deviennent décisives.
Que faire ?
La question finale qui traverse tout le séminaire est celle du « que faire ? ». Elle n'a pas reçu de réponse simple, et c'est heureux. Mais les débats permettent d'esquisser quelques lignes de force.
Trois lignes de force
- Éviter la tentation de la tabula rasa. L'effondrement complet des institutions n'ouvrirait pas mécaniquement un espace de reconstruction ; il risquerait d'installer une anarchie prolongée dont les sociétés sortiraient plus faibles encore.
- Refuser la dépolitisation. Tout l'effort du PNT consiste précisément à rouvrir l'espace d'une pensée stratégique qui n'abandonne ni les conflits, ni les rapports de pouvoir, ni les enjeux de souveraineté à la technocratie.
- Reconstruire des projets. Non pas des utopies abstraites ou des visions importées, mais des projets situés, audacieux, capables d'articuler souveraineté, justice sociale, capacité productive, intégration régionale et horizon émancipateur.
Le mot d'émancipation, proposé en conclusion, est ici essentiel. Il permet de dépasser l'alternative stérile entre résignation technocratique et rhétorique radicale vide. Il rappelle que la question centrale n'est pas seulement celle de la survie, mais celle de la capacité des sociétés à redevenir actrices de leur propre trajectoire.
La tâche spécifique d'un espace comme le Policy Network for Transitions : non pas produire un énième commentaire sur les crises du présent, mais contribuer à reformuler les termes du débat, à clarifier les concepts, à relier des enjeux trop souvent fragmentés, et à rendre pensable ce que le langage dominant rend invisible.
À l'heure où les anciens mythes se défont et où les instruments survivent à leurs finalités, la réflexion stratégique redevient une condition de l'action, et peut-être même, plus fondamentalement, une condition de la souveraineté.
