Algérie–Maroc : deux centralités stratégiques, deux vulnérabilités

Algérie–Maroc : deux centralités stratégiques, deux vulnérabilités
PNT · Maghreb stratégique ·

Algérie–Maroc : deux centralités stratégiques, deux vulnérabilités

Le Maroc gagne en centralité par la connexion ; l’Algérie par la rétention, la distance et la capacité de stabilisation.

Introduction

La rivalité entre l’Algérie et le Maroc n’oppose pas simplement deux États voisins. Elle oppose deux formes de centralité stratégique. Cette rivalité ne se comprend pleinement qu’à condition de la replacer dans une recomposition plus large des équilibres euro-méditerranéens, africains et transatlantiques. Depuis la guerre en Ukraine, la sécurité énergétique européenne, la sécurisation des détroits, la compétition autour des minerais critiques et la reconfiguration des alliances américaines donnent une importance accrue aux puissances d’interface. Dans ce contexte, l’Algérie et le Maroc ne sont pas seulement deux États maghrébins concurrents ; ils sont devenus deux manières opposées d’occuper une position stratégique.

Le Maroc est devenu un pivot d’alignement occidental : Gibraltar, Atlantique, phosphates, minerais critiques, chaînes de batteries, coopération militaire avec Washington. La nouvelle feuille de route de défense Maroc–États-Unis 2026–2036 confirme cette intégration accélérée dans l’architecture stratégique américaine.1 Cette centralité marocaine repose sur une logique d’insertion : insertion dans les flux maritimes, dans les chaînes industrielles critiques, dans les architectures militaires américaines et dans les politiques occidentales de diversification face à la Chine.

L’Algérie, elle, représente autre chose : une puissance de réserve, moins intégrée mais plus autonome, centrale pour l’énergie européenne, le Sahel, la Méditerranée et la profondeur saharienne. Elle est moins “partenaire” que “variable stratégique” : un acteur que Washington, Bruxelles, Moscou et Pékin doivent prendre en compte, mais qu’aucun ne contrôle vraiment. Sa centralité tient moins à son intégration dans les réseaux globaux qu’à sa capacité à peser sur plusieurs équilibres simultanément : approvisionnement gazier européen, sécurité sahélienne, stabilité méditerranéenne, rapports avec la Russie et la Chine, et autonomie du Maghreb face aux architectures occidentales.

Cette opposition peut être résumée par une formule : le Maroc projette, l’Algérie absorbe. Le Maroc cherche à devenir un nœud de circulation ; l’Algérie demeure une profondeur stratégique. Le Maroc gagne en centralité par la connexion ; l’Algérie par la rétention, la distance et la capacité de stabilisation.

Synthèse visuelle

Deux centralités, deux logiques

Maroc
Projection · connectivité · insertion
  • Pivot d’alignement occidental
  • Gibraltar, Atlantique, phosphates, chaînes batteries
  • Puissance d’intégration et de circulation
Algérie
Profondeur · autonomie · stabilisation
  • Puissance de réserve moins intégrée mais plus autonome
  • Énergie européenne, Sahel, Méditerranée, profondeur saharienne
  • Puissance de rétention et de stabilisation

1. L’Algérie : centralité énergétique, profondeur saharienne et autonomie

L’Algérie dispose d’un avantage que le Maroc n’a pas : elle est une puissance énergétique. Depuis la guerre en Ukraine, sa valeur stratégique pour l’Europe s’est renforcée, car l’Union européenne cherche à réduire sa dépendance au gaz russe. L’Algérie dispose d’infrastructures directes vers l’Europe — gazoducs et terminaux LNG — et reste l’un des fournisseurs alternatifs les plus proches géographiquement. Avec la Libye, elle appartient à un ensemble nord-africain disposant de réserves significatives de pétrole et de gaz naturel ; selon l’étude du CIDOB publiée en janvier 2026, l’Algérie disposerait d’environ 4,5 trillions de mètres cubes de réserves gazières, contre environ 1,05 trillion pour la Libye.2

Cette centralité repose sur une architecture physique ancienne mais encore stratégique. L’Algérie est reliée à l’Europe par plusieurs infrastructures sous-marines ou transméditerranéennes, notamment le TransMed vers l’Italie via la Tunisie et le Medgaz vers l’Espagne. À cela s’ajoutent ses capacités d’exportation sous forme de gaz naturel liquéfié depuis Arzew et Skikda. Cette proximité géographique lui confère un avantage structurel par rapport au LNG transatlantique : le gaz livré par gazoduc présente généralement une empreinte carbone plus faible que le gaz liquéfié, qui suppose liquéfaction, transport maritime puis regazéification.3

Mais cette centralité est paradoxale. L’Algérie a les réserves, les infrastructures et l’histoire d’un fournisseur fiable, mais Sonatrach fait face à plusieurs contraintes : hausse rapide de la consommation domestique, vieillissement industriel, difficultés de gouvernance, sous-utilisation de certaines capacités d’exportation et pression croissante des normes européennes sur les émissions de méthane. En 2023, l’Algérie était le dixième producteur mondial de gaz, avec une production d’environ 102 milliards de mètres cubes, et le dix-septième producteur de pétrole et de condensats. Le gaz représentait alors plus de la moitié de ses exportations, devant le pétrole, les produits raffinés, le GPL et les condensats.4

Son problème stratégique est donc le suivant : l’Algérie est indispensable, mais pas encore pleinement disponible. Cette formule résume l’écart entre son potentiel et sa capacité effective d’exportation. Les exportations de gaz de Sonatrach ont reculé de 55 milliards de mètres cubes en 2010 à 39 milliards en 2020, avant de remonter à environ 49 milliards en 2025, dont 14 milliards sous forme de LNG.5 Cette reprise ne doit pas masquer les limites du système. En 2024, seuls 21 milliards de mètres cubes auraient transité par le gazoduc TransMed, pourtant doté d’une capacité de 33,5 milliards. L’Espagne est restée le deuxième client de Sonatrach en 2025, avec environ 9,4 milliards de mètres cubes, principalement via Medgaz.6

Elle peut renforcer la sécurité énergétique européenne, mais à condition de résoudre trois blocages : produire davantage, consommer moins à domicile, et moderniser Sonatrach. Sinon, elle restera un fournisseur fiable mais complémentaire, tandis que les Etats-Unis, le Qatar ou la Norvège occuperont une part croissante du marché européen. C’est déjà en partie ce qui s’est produit après 2021 : les Etats-Unis ont accru leur rôle dans les importations européennes de gaz, remplaçant une partie des volumes russes et reléguant l’Algérie à une fonction plus complémentaire que structurante.7 Cependant, cette marginalisation relative n’est pas irréversible. Si les acheteurs européens devaient conclure que le gaz américain est politiquement ou commercialement moins fiable, la réputation historique de Sonatrach comme fournisseur stable pourrait redevenir un avantage majeur.

La question de la consommation intérieure est centrale. Le principal risque pesant sur la croissance des exportations algériennes réside dans une hausse annuelle de la consommation domestique d’environ 6 %, qui absorbe désormais plus de la moitié de la production. Les prix très bas du gaz, alimentés par des subventions évaluées à plusieurs milliards de dollars par an, encouragent une demande interne difficilement soutenable.8 La contradiction est donc profonde : le gaz est à la fois un instrument de cohésion sociale interne et un levier de puissance externe. Plus l’Etat maintient des prix bas pour préserver la paix sociale, plus il réduit sa capacité exportatrice et donc son influence géopolitique.

La gouvernance de Sonatrach constitue un autre facteur déterminant. L’entreprise a connu une longue période de crise managériale, marquée par des scandales de corruption, des ralentissements décisionnels et une difficulté à élaborer une planification de long terme. La démission de Chakib Khelil en 2009 a symbolisé cette séquence, même si les directions plus récentes ont cherché à restaurer une forme de crédibilité opérationnelle.9 La loi sur les hydrocarbures de 2019 a rendu le cadre d’investissement plus attractif pour les entreprises étrangères, ce qui a contribué à la signature, en 2025, d’accords d’exploration avec Sinopec, ENI, TotalEnergies, Chevron et ExxonMobil.10 Ces accords se concentrent toutefois souvent autour de bassins déjà connus, ce qui souligne la prudence du redéploiement énergétique algérien.

A cela s’ajoute une profondeur minière importante. Le gisement de fer de Gara Djebilet, estimé autour de 3,5 milliards de tonnes, peut devenir un levier industriel majeur s’il est techniquement maîtrisé. L’Algérie possède aussi un potentiel en gaz de schiste, mais son exploitation reste politiquement et environnementalement sensible, notamment à cause des inquiétudes liées aux aquifères sahariens.11 Le succès du gaz de schiste aux États-Unis reposait sur des conditions spécifiques — chaînes d’approvisionnement très performantes, droits miniers favorables aux propriétaires fonciers, infrastructures industrielles denses, marchés financiers profonds — qui ne sont pas réunies de la même façon en Afrique du Nord.12 Dans le cas algérien, la crainte de pollution des nappes sahariennes, vitales pour les oasis du sud, constitue une contrainte politique majeure.

La pression européenne sur les émissions de méthane ajoute un autre niveau de contrainte. Le règlement européen 2024/1787 impose des obligations de déclaration et de performance qui pourraient affecter les importations d’hydrocarbures à forte intensité d’émissions.13 Pour l’Algérie, cela représente à la fois un risque et une opportunité. Le risque est celui d’une perte d’accès ou d’un renchérissement de ses exportations si Sonatrach ne réduit pas suffisamment le flaring et les émissions fugitives. L’opportunité est celle d’une coopération technique avec l’Union européenne : réduction du torchage, modernisation des installations, transfert de technologies et développement des renouvelables. Cette coopération pourrait permettre à Alger de consolider son statut de fournisseur de gaz relativement bas carbone par rapport au LNG lointain.

La centralité algérienne repose donc sur trois couches : énergie, profondeur territoriale, autonomie stratégique. Mais ces trois couches ne produisent de la puissance que si elles sont activées de manière cohérente. Or l’Algérie demeure travaillée par une tension entre conservation et valorisation : préserver les hydrocarbures pour les générations futures peut sembler prudent, mais comporte le risque de transformer une partie de ces ressources en actifs échoués dans un monde de transition énergétique.

Architecture stratégique

Les trois couches de la centralité algérienne

01Énergiegaz, infrastructures, proximité européenne
02Profondeur territorialeSahara, Sahel, espace de stabilisation
03Autonomie stratégiquenon-alignement, marge de manœuvre, pluralité des partenaires

2. L’Algérie comme stabilisateur du Sahel : contenir plutôt que projeter

La centralité algérienne ne se limite pas à l’énergie. Elle s’exprime également dans sa relation au Sahel, qui constitue moins un espace extérieur qu’une extension de sa propre sécurité nationale. Par sa profondeur saharienne et ses frontières avec le Mali, le Niger, la Mauritanie et la Libye, l’Algérie est directement exposée à la fragmentation politique et sécuritaire de la bande sahélienne. Elle ne peut donc pas se désintéresser de cet espace, même lorsqu’elle refuse d’y intervenir militairement de manière directe.

L’Algérie a historiquement privilégié un modèle de stabilisation sans projection militaire massive. Cette posture s’inscrit dans sa doctrine de souveraineté, de non-ingérence et de refus des bases étrangères. Plutôt que d’envoyer des forces au-delà de ses frontières, Alger cherche à contenir les crises, à négocier des compromis et à verrouiller son propre espace méridional. Les accords d’Alger sur le Mali ont illustré cette approche : l’Algérie y a joué un rôle de médiateur, cherchant à produire un équilibre politique plutôt qu’une solution imposée par la force.14

Cette fonction de stabilisateur repose sur une logique de profondeur. L’Algérie ne cherche pas nécessairement à contrôler le Sahel ; elle cherche à empêcher que le Sahel ne la déstabilise. À cet égard, sa stratégie peut être interprétée comme une forme implicite de stratégie de déni : empêcher les groupes armés, trafics, rivalités extérieures ou dynamiques insurrectionnelles d’atteindre son territoire ou de modifier l’équilibre stratégique régional à son détriment. Ce n’est pas une projection de puissance comparable à celle des interventions françaises ou américaines ; c’est une stratégie d’absorption et de filtrage.

Cependant, ce modèle est aujourd’hui sous pression. Le retrait français du Mali, du Burkina Faso puis du Niger, l’installation d’acteurs russes, la multiplication des juntes militaires et la fragmentation des dispositifs sécuritaires régionaux ont profondément transformé l’environnement stratégique algérien. L’Algérie se trouve face à un dilemme : maintenir son refus d’intervention directe, au risque de voir l’instabilité se rapprocher de ses frontières, ou adapter sa doctrine pour exercer une influence plus robuste au sud. Dans les deux cas, sa centralité sahélienne devient plus coûteuse.

Cette dimension sahélienne distingue fortement l’Algérie du Maroc. Rabat cherche à se projeter vers l’Afrique de l’Ouest et l’Atlantique ; Alger cherche à préserver une profondeur saharo-sahélienne. Le Maroc regarde le Sahel comme un espace de connectivité potentielle ; l’Algérie le voit d’abord comme une zone de vulnérabilité stratégique. Cette divergence nourrit une compétition indirecte. Plus le Maroc développe une politique africaine active, plus l’Algérie peut y voir une tentative de contournement de son propre espace d’influence.

3. Le Maroc : centralité logistique, minérale et militaire

Le Maroc n’a pas le gaz algérien. Sa centralité vient d’ailleurs : du détroit de Gibraltar, de Tanger Med, des phosphates, des minerais critiques et de son alignement croissant avec Washington.

Gibraltar est un point de passage mondial. Dans une logique américaine de “denial strategy”, contrôler ou sécuriser ce type de nœud revient à empêcher un rival — Chine, Russie, Iran ou réseaux hybrides — de menacer les flux stratégiques. Le Maroc devient alors la rive sud d’un verrou occidental : au nord, Espagne, Royaume-Uni, OTAN ; au sud, Rabat. Le détroit, large d’environ 14 kilomètres dans sa partie la plus étroite, demeure l’unique passage maritime entre Atlantique et Méditerranée pour les routes occidentales. Sa centralité s’accroît à mesure que d’autres points de passage — Ormuz, Bab el-Mandeb, Suez ou le Bosphore — deviennent plus exposés aux tensions régionales, aux stratégies chinoises ou aux contestations d’acteurs révisionnistes.15

Dans cette perspective, le Maroc prend une valeur particulière pour Washington. La logique doctrinale associée à Elbridge Colby, centrée sur la priorisation de la compétition avec la Chine, le transfert du fardeau vers les alliés et la sécurisation des nœuds stratégiques, favorise des partenariats ciblés plutôt que des engagements globaux lourds.16 Le Maroc correspond à ce modèle. Il offre une position géographique utile, une stabilité relative, une coopération militaire ancienne et une capacité d’intégration technologique. La feuille de route de défense 2026–2036 s’inscrit dans cette dynamique en approfondissant l’interopérabilité et la coopération industrielle.17

Cette valeur géographique se double d’une valeur matérielle. Le Maroc détient environ 70 % des réserves mondiales connues de phosphate, ressource essentielle pour les engrais mais aussi pour les batteries LFP, de plus en plus utilisées dans les véhicules électriques.18 Dans un monde où la Chine domine de larges segments du raffinage et de la transformation des matériaux critiques, cette ressource prend une valeur stratégique accrue. Les batteries lithium-fer-phosphate dépendent de phosphates purifiés ; leur progression rapide dans le marché mondial des véhicules électriques fait du phosphate marocain un actif non seulement agricole mais technologique.

Il possède aussi du cobalt à Bou Azzer, un gisement particulier car le cobalt y est exploité comme minerai principal, et non seulement comme sous-produit du cuivre ou du nickel.19 Cette singularité distingue le Maroc d’autres producteurs, notamment la République démocratique du Congo, où la filière cobalt est souvent associée à des opérateurs chinois et à des risques sociaux, politiques et réputationnels. Les contrats d’approvisionnement durable conclus par des industriels européens avec Managem montrent que le cobalt marocain est déjà intégré à des stratégies de sécurisation des chaînes occidentales.20

Cette combinaison — Gibraltar + phosphates + cobalt + chaînes batteries — explique pourquoi le Maroc intéresse simultanément Washington, Pékin et les industriels européens. Le pays ne se limite plus à un rôle de plateforme logistique. Il devient un maillon potentiel de la transition énergétique, de la sécurité alimentaire mondiale et de la compétition technologique. A cela s’ajoutent des ressources en cuivre, manganèse, nickel, chrome, graphite, argent et terres rares, dont certaines explorations récentes laissent entrevoir un potentiel significatif.21

Mais c’est aussi là que naît sa vulnérabilité. Rabat veut attirer les capitaux chinois dans les batteries, tout en approfondissant son partenariat militaire avec les États-Unis. Cette double logique peut devenir difficile à tenir si Washington exige une sécurisation « occidentale » des chaînes d’approvisionnement critiques. L’installation d’acteurs chinois dans les matériaux cathodiques LFP, les anodes ou les composants lithium-ion crée une tension potentielle avec la logique américaine de friend-shoring. Le Maroc cherche à préserver sa marge de manœuvre en jouant sur plusieurs tableaux ; mais plus la compétition sino-américaine se durcit, plus cette ambiguïté devient fragile.

Le Maroc est donc une puissance d’intégration. Il gagne en centralité parce qu’il s’insère dans les réseaux américains, européens et chinois. Mais cette insertion le rend aussi exposé aux pressions contradictoires. Sa puissance vient de la connectivité. Sa vulnérabilité vient de cette même connectivité.

4. Sahara occidental, désenclavement et projection africaine du Maroc

La centralité stratégique du Maroc ne peut être comprise sans le Sahara occidental. Pour Rabat, ce territoire n’est pas seulement un enjeu de souveraineté ou d’identité nationale ; il est aussi un élément structurant de sa géopolitique. Il donne au royaume une profondeur méridionale, une façade atlantique étendue et un point d’appui vers l’Afrique subsaharienne. Sans cet espace, le Maroc serait davantage resserré sur son axe nord, dépendant de Gibraltar, de Tanger, de Casablanca et de ses relations avec l’Europe.

La fermeture de la frontière terrestre avec l’Algérie depuis 1994 a produit une forme d’enclavement relatif. Certes, le Maroc est largement ouvert sur l’Atlantique et la Méditerranée ; mais il est bloqué à l’est et ne peut construire d’intégration maghrébine continentale. Cette contrainte a contribué à orienter sa politique étrangère vers le sud et l’ouest. Le Sahara occidental devient ainsi le pivot d’un désenclavement par l’Atlantique et par l’Afrique.

Depuis l’arrivée de Mohammed VI sur le trône, la politique africaine du Maroc a connu une transformation profonde. Elle repose sur une combinaison d’investissements bancaires, télécoms, agricoles, religieux, portuaires et énergétiques. Le retour du Maroc dans l’Union africaine en 2017 a marqué une étape importante de cette stratégie.22 L’objectif n’était pas seulement diplomatique ; il s’agissait aussi de consolider des soutiens africains à la position marocaine sur le Sahara occidental, tout en construisant une profondeur économique continentale.

Le projet de gazoduc Nigeria–Maroc illustre cette ambition. Qu’il soit réalisé totalement ou partiellement, il exprime une vision : faire du Maroc un corridor entre Afrique de l’Ouest, Europe et Atlantique. De même, le développement de Dakhla comme plateforme portuaire et logistique vise à transformer le Sahara en interface plutôt qu’en périphérie. La stratégie marocaine consiste donc à convertir un territoire contesté en actif géoéconomique.

Cette projection africaine peut être lue comme la réponse marocaine à une contrainte géopolitique. Face au blocage maghrébin et à l’hostilité algérienne, Rabat cherche à construire son propre espace de profondeur au sud. Là où l’Algérie dispose d’une profondeur territoriale héritée de la géographie coloniale, le Maroc tente de produire une profondeur par les infrastructures, les alliances, les investissements et la diplomatie. C’est ici que l’opposition entre projection marocaine et profondeur algérienne devient la plus nette.

5. Deux modèles opposés

La différence fondamentale est simple :

Le Maroc est une puissance connectée. Il maximise sa valeur par les ports, les chaînes industrielles, les accords militaires, les minerais critiques et l’interopérabilité avec les États-Unis. Sa centralité est nodale : elle dépend de sa capacité à organiser, capter et redistribuer des flux. Tanger Med, Gibraltar, Dakhla, les chaînes LFP, les accords militaires et les partenariats africains participent d’une même logique : faire du Maroc un point de passage indispensable.

L’Algérie est une puissance retenue. Elle maximise sa valeur par ses réserves, son autonomie, son refus des bases étrangères, son rôle énergétique et sa profondeur saharo-sahélienne. Sa centralité est territoriale : elle dépend de sa capacité à contrôler un espace vaste, à préserver ses ressources, à stabiliser ses marges et à maintenir une distance vis-à-vis des architectures d’alignement. L’Algérie ne cherche pas d’abord à devenir un hub ; elle cherche à rester souveraine dans un environnement fragmenté.

Le Maroc accepte l’intégration pour gagner en puissance. L’Algérie préserve la distance pour conserver sa souveraineté. Cette distinction n’est pas seulement diplomatique ; elle est presque géopolitique au sens classique. Le Maroc compense sa faible profondeur continentale par la projection maritime, africaine et industrielle. L’Algérie compense sa moindre intégration internationale par sa profondeur territoriale, énergétique et sécuritaire.

C’est pourquoi Washington peut « utiliser » le Maroc dans une architecture stratégique, mais ne peut pas faire de même avec l’Algérie. Alger est trop autonome, trop liée à plusieurs pôles, et trop attachée à sa doctrine de non-alignement. Pour les Etats-Unis, le Maroc est un partenaire fonctionnel. L’Algérie est un acteur à ménager. Le premier peut être intégré dans une stratégie de verrouillage des flux. La seconde ne peut être mobilisée qu’à travers une logique transactionnelle, prudente et sectorielle.

6. Les défis du Maroc

Le Maroc fait face à quatre défis majeurs.

D’abord, le défi de l’alignement. Plus Rabat devient central dans la stratégie américaine, plus il devra clarifier ses rapports avec la Chine, notamment dans les batteries, les ports, les données logistiques et les minerais critiques. La présence chinoise dans les ports africains, en Méditerranée et dans les chaînes de batteries pose une question stratégique majeure pour Washington : un allié militaire peut-il héberger des infrastructures économiques critiques fortement liées à des acteurs chinois ?23 Cette question deviendra plus sensible si les systèmes portuaires, logistiques ou industriels produisent des données stratégiques sur les flux, les clients, les routes et les chaînes d’approvisionnement.

Ensuite, le défi de la dépendance extérieure. Une partie de la montée en puissance marocaine repose sur des capitaux, technologies et marchés étrangers. Cela donne de la vitesse, mais limite l’autonomie. Le Maroc peut devenir un hub, mais un hub dépend toujours des flux qu’il capte. Si les chaînes de valeur se fragmentent, si Washington durcit ses exigences ou si Pékin réduit ses investissements, la position marocaine peut devenir plus délicate.

Troisièmement, le défi saharien. Le Sahara occidental reste le cœur de la rivalité avec Alger. Toute consolidation américaine du partenariat avec Rabat est lue par l’Algérie comme un déséquilibre stratégique. Plus le Maroc transforme le Sahara en plateforme atlantique et africaine, plus il renforce sa position ; mais plus il accroît aussi la sensibilité du dossier pour Alger et pour le Front Polisario.

Enfin, le défi social et territorial : une stratégie portuaire, minière et militaire très ambitieuse peut créer des écarts entre zones intégrées à la mondialisation — Tanger, Casablanca, Dakhla demain — et périphéries plus fragiles. La réussite géostratégique marocaine dépendra donc aussi de sa capacité à convertir la centralité externe en développement interne.

Bloc de lecture

Les quatre défis du Maroc

Alignementclarifier les rapports avec la Chine
Dépendance extérieurecapitaux, technologies et marchés étrangers
Défi sahariensensibilité stratégique du Sahara occidental
Cohésion internetransformer la centralité externe en développement interne

7. Les défis de l’Algérie

L’Algérie, elle, fait face à un autre type de pression.

Son premier défi est énergétique. Si la consommation domestique continue d’augmenter fortement, elle risque de réduire sa capacité d’exportation, donc son influence européenne. La question des subventions énergétiques est ici centrale. Leur réduction serait économiquement rationnelle, mais politiquement sensible. Le contrat social algérien repose en partie sur la redistribution de la rente ; toute réforme brutale pourrait produire des tensions internes.

Son deuxième défi est industriel. Sonatrach doit moderniser ses infrastructures, réduire le flaring, respecter les normes européennes sur le méthane et attirer les investissements sans perdre le contrôle stratégique. L’Algérie a réduit certains volumes de torchage, mais les émissions restent un problème majeur. En 2023, le volume de gaz torché aurait atteint environ 8 milliards de mètres cubes, soit l’équivalent d’une part significative de la production nationale.24 Dans un contexte de durcissement normatif européen, cette question n’est plus seulement environnementale ; elle devient commerciale et géopolitique.

Son troisième défi est géopolitique. L’Algérie veut rester non alignée, mais le monde se réaligne. Plus la compétition États-Unis–Chine s’intensifie, plus la marge du non-alignement devient coûteuse. Les relations militaires avec la Russie, les relations économiques avec la Chine, les exportations d’énergie vers l’Europe et la nécessité de maintenir un dialogue avec Washington placent Alger dans une position d’équilibrisme permanent.

Son quatrième défi est sahélien. Alger veut stabiliser sans intervenir massivement. Mais l’affaiblissement des dispositifs occidentaux au Sahel, la présence russe et la fragmentation des États voisins compliquent cette posture. Si le Sahel devient durablement un espace de compétition entre puissances extérieures, groupes armés et États fragilisés, l’Algérie devra peut-être revoir sa doctrine de retenue.

Enfin, l’Algérie fait face à un défi de transformation économique. Contrairement à certains Etats rentiers qui ont constitué des fonds souverains puissants pour investir dans les économies européennes ou asiatiques, Alger a longtemps refusé de mettre en place un instrument de projection financière comparable. Cette absence limite sa capacité à convertir la rente énergétique en influence industrielle internationale. Là encore, l’Algérie apparaît comme une puissance de réserve. Elle possède des ressources, mais les transforme encore insuffisamment en actifs géopolitiques diversifiés.

Bloc de lecture

Les quatre défis de l’Algérie

Énergiehausse de la consommation domestique
Industriemoderniser Sonatrach, réduire le flaring
Géopolitiquecoût croissant du non-alignement
Sahelstabiliser sans intervenir massivement

8. Des risques de conflit entre le Maroc et l’Algérie ?

Le risque principal n’est pas forcément une guerre totale. Le scénario le plus probable est une conflictualité durable sous le seuil de la guerre ouverte. Cette conflictualité peut prendre plusieurs formes : incidents frontaliers, escalades rhétoriques, guerre informationnelle, compétition diplomatique en Afrique, soutien indirect à des acteurs non étatiques, course aux armements ou blocages économiques.

Les points de friction sont clairs :

Sahara occidental : c’est le noyau dur. Toute avancée diplomatique ou militaire du Maroc y est perçue à Alger comme une menace stratégique. Pour Rabat, le Sahara occidental est la condition de sa projection africaine et atlantique ; pour Alger, il est le lieu où se joue l’équilibre régional et la limitation de la puissance marocaine.

Course aux armements : l’intégration militaire marocaine avec les États-Unis et les achats algériens auprès de la Russie alimentent une spirale de méfiance. L’acquisition de systèmes sophistiqués, la coopération navale et les capacités de renseignement accentuent le risque de mauvaise interprétation en cas de crise.

Gazoduc Maghreb-Europe : sa fermeture depuis 2021 symbolise la rupture. Sa réouverture serait rationnelle économiquement, mais politiquement improbable à court terme. L’infrastructure pourrait théoriquement contribuer à une désescalade, mais elle reste prisonnière du conflit politique.

Sahel et Atlantique : Rabat veut devenir un hub atlantique africain ; Alger veut conserver sa profondeur sahélienne. Ces deux ambitions peuvent se chevaucher. La politique africaine du Maroc est perçue par Alger comme un contournement de l’espace maghrébin ; la politique sahélienne de l’Algérie est perçue par Rabat comme une tentative de préserver une zone d’influence exclusive.

Minerais critiques et influence extérieure : les États-Unis voient le Maroc comme un partenaire de sécurisation des chaînes stratégiques ; l’Algérie peut y voir une extension occidentale à ses frontières. À l’inverse, le Maroc peut percevoir les relations militaires algéro-russes comme une menace directe, surtout dans un contexte de tensions autour du Sahara.

Le risque le plus sérieux serait une crise mal maîtrisée autour du Sahara occidental, avec incident militaire, drones, frappes limitées ou escalade indirecte via acteurs locaux. Une guerre ouverte resterait coûteuse pour les deux Etats, mais le danger réside précisément dans l’entre-deux : une succession d’incidents sous le seuil de la guerre, qui pourrait progressivement rendre l’escalade plus probable.

Scène de risque

Les points de friction identifiés dans le texte

Sahara occidental
Course aux armements
Gazoduc Maghreb-Europe
Sahel et Atlantique
Minerais critiques et influence extérieure

Conclusion

L’Algérie et le Maroc sont tous deux centraux, mais pas pour les mêmes raisons.

Le Maroc est central parce qu’il est un verrou : Gibraltar, Atlantique, phosphates, batteries, partenariat américain. Il incarne une centralité de projection, fondée sur les ports, les flux, les minerais critiques, les alliances et la capacité à s’insérer dans les chaînes globales.

L’Algérie est centrale parce qu’elle est une profondeur : gaz, Sahara, Sahel, autonomie, réserves énergétiques et minières. Elle incarne une centralité de retenue, fondée sur le territoire, les ressources, la souveraineté et la stabilisation.

Le paradoxe est que ces deux centralités sont complémentaires sur le papier : l’une logistique et industrielle, l’autre énergétique et territoriale. Mais dans le contexte actuel, elles deviennent concurrentes, car chacune se construit contre la perception stratégique de l’autre. Le Maroc voit dans sa projection africaine et atlantique une manière de dépasser le blocage maghrébin. L’Algérie y voit une tentative d’encerclement ou de marginalisation. L’Algérie voit dans son autonomie une condition de souveraineté. Le Maroc peut y voir une rigidité qui bloque l’intégration régionale.

La vraie question n’est donc pas seulement : qui est le plus puissant ? C’est plutôt : quelle centralité deviendra la plus indispensable aux grandes puissances — celle du Maroc connecté, ou celle de l’Algérie autonome ?

Dans un monde fragmenté, la réponse n’est pas évidente. La puissance connectée du Maroc peut lui donner de la vitesse, mais aussi l’exposer aux dépendances et aux pressions extérieures. La puissance profonde de l’Algérie peut lui donner de la résilience, mais aussi l’enfermer dans une forme de sous-activation stratégique. Entre projection et profondeur, le Maghreb n’oppose donc pas seulement deux Etats ; il oppose deux modèles de puissance.

L’équipe de PNT, 4 mai 2026.

  1. Plusieurs sources marocaines et régionales ont rapporté la signature de la feuille de route de coopération militaire Maroc–États-Unis 2026–2036 en avril 2026, la présentant comme une accélération de l’intégration stratégique entre Rabat et Washington. Voir notamment Medias24, « Military cooperation: a new Morocco–US roadmap for 2026–2036 », 16 avril 2026.
  2. Ibid. Voir également le débat européen sur la différenciation entre gaz par gazoduc et LNG dans le contexte les normes méthane.
  3. Ibid.
  4. Ibid
  5. Le Real Instituto Elcano note que, malgré les promesses algériennes d’augmentation des exportations pendant la crise énergétique européenne, les volumes vers l’Union européenne ont peu progressé et ont même reculé selon certaines estimations, notamment après l’arrêt du gazoduc Maghreb-Europe.
  6. Ibid.
  7. Ibid
  8. Ibid.
  9. Sur les différences structurelles entre les conditions américaines de développement du gaz de schiste et les conditions nord-africaines, voir les travaux techniques discutés dans le cadre de la Society of Petroleum Engineers, notamment sur les contraintes d’exploitation du gaz non conventionnel en Afrique du Nord.
  10. Règlement (UE) 2024/1787 du Parlement européen et du Conseil relatif à la réduction des émissions de méthane dans le secteur de l’énergie.
  11. Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger, signé en 2015.
  12. « L’accord de défense USA-Maroc 2026-2036, le détroit de Gibraltar et la compétition sino-américaine », The Macro Insider, 20 avril 2026.
  13. Elbridge A. Colby, The Strategy of Denial: American Defense in an Age of Great Power Conflict, Yale University Press, 2021.
  14. Les analyses sur les minerais critiques soulignent que le Maroc possède parmi les plus grandes réserves mondiales de phosphate, ressource essentielle aux engrais et aux batteries LFP.
  15. Ibid.
  16. Le Maroc a réintégré l’Union africaine en janvier 2017, après plus de trois décennies d’absence, dans le cadre d’une stratégie plus large de projection continentale.
  17. Sur la présence chinoise dans les infrastructures portuaires africaines et méditerranéennes, voir Paul Nantulya, « Mapping China’s Strategic Port Development in Africa », Africa Center for Strategic Studies, 10 mars 2025, qui recense des entreprises publiques chinoises actives dans 78 ports de 32 pays africains. Voir également Judd Devermont, Amelia Cheatham et Catherine Chiang, « Assessing the Risks of Chinese Investments in Sub-Saharan African Ports », Center for Strategic and International Studies, 4 juin 2019.
L’équipe de PNT, 4 mai 2026.

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