La transition énergétique est souvent présentée comme l’un des principaux horizons des politiques contemporaines de développement. Compte tenu de l’urgence climatique, les gouvernements sont encouragés à accélérer la décarbonisation de leur économie, à promouvoir les énergies renouvelables, à attirer les investissements durables et à adapter leurs systèmes productifs aux nouvelles contraintes environnementales. En Afrique du Nord, comme partout ailleurs, les stratégies nationales accordent une place grandissante au solaire, à l’éolien, à l’hydrogène vert et aux interconnexions énergétiques. Les partenaires internationaux, quant à eux, ne cessent de lancer de nouveaux programmes de financement et dispositifs pour soutenir cette transition.1
Cette lecture est cependant incomplète. La transition énergétique ne se limite plus à une politique sectorielle visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Elle est devenue simultanément une politique industrielle, technologique et géopolitique. La décarbonation soulève désormais des questions de compétitivité, de réindustrialisation, de contrôle des chaînes de valeur, d’accès aux matières premières critiques et de souveraineté technologique. Les révolutions technologiques passées n’ont jamais distribué les opportunités de croissance de manière uniforme. Elles ont également engendré de nouvelles structures hiérarchiques dans l’industrie et de nouvelles formes de dépendance. La transition verte ne fait pas exception.2
Ce changement invite à replacer la question climatique dans une perspective plus large d’économie politique. Aux États-Unis, l’Inflation Reduction Act utilise la transition énergétique comme un instrument de réindustrialisation et de sécurisation des chaînes de valeur. La Chine a construit depuis plusieurs décennies des positions dominantes dans les panneaux solaires, les batteries, les véhicules électriques et différentes technologies bas carbone. L’Union européenne cherche elle aussi à renforcer sa base industrielle à travers le Pacte vert et le Net-Zero Industry Act. Les États du Golfe utilisent leurs ressources financières pour se préparer à l’ère post-pétrolière. Dans chacun de ces cas, politique climatique et politique de puissance deviennent difficiles à dissocier.3
Pour la région du nord de l’Afrique, cette recomposition offre des perspectives prometteuses. Elle possède d’abondantes ressources solaires et éoliennes, une proximité géographique avec l’Europe, des infrastructures énergétiques existantes et, dans de nombreux pays, une expérience industrielle qui pourrait faciliter son intégration dans les nouvelles chaînes de valeur. Mais ces avantages ne garantissent pas en eux-mêmes une trajectoire de développement. Le débat ne se limite plus à savoir si les économies nord-africaines s’engageront dans la transition énergétique verte, mais plutôt de quelles manières elles y prendront part, quels bénéfices elles en tireront et quelle position elles occuperont dans les nouveaux réseaux de production en cours d’élaboration.4
Cette interrogation renvoie à un problème plus ancien. En effet, depuis plus de 30 ans, les politiques internationales de développement ont été largement structurées autour d’un paradigme des « transitions » : démocratiques, économiques, institutionnelles, numériques et écologiques. Malgré la diversité de leurs objets, ces transformations ont souvent reposé sur une même théorie implicite du changement : la modification des règles et des institutions devait progressivement créer les conditions du développement économique, politique et social.
L’expérience de plusieurs pays d’Afrique du Nord invite pourtant à reconsidérer cette hypothèse. Les institutions peuvent changer plus rapidement que les capacités économiques, administratives et sociales qui leur donnent un contenu effectif. Nous suggérons d’appeler ce phénomène le « syndrome de la demi-transition », qui décrit l’écart entre la rapidité de l’évolution des règles et la lenteur de développement des capacités nécessaires à leur application. Ce phénomène, déjà observable dans certaines transitions démocratiques et réformes économiques, risque aujourd’hui de se reproduire dans le domaine climatique.
La transition vers une économie verte offre un aperçu saisissant des limites du concept des transitions. Elle nous pousse à réintroduire au cœur du développement des questions qui ont été reléguées au second plan pendant trop longtemps : comment créer des capacités de production ? Comment organiser l’apprentissage technologique ? Comment régir les investissements ? Comment financer des transformations industrielles de long terme ? Et surtout, comment participer à une économie mondiale profondément interdépendante sans simplement substituer une dépendance technologique et financière aux anciennes dépendances énergétiques ?
Le véritable enjeu de la transition verte pourrait être moins dans le passage d’un système énergétique à un autre que dans la capacité des États à utiliser cette transformation pour reconstruire leur puissance d’action. La question climatique conduit ainsi, paradoxalement, au retour d’une question classique du développement : celle des capacités permettant aux sociétés de gouverner leur propre transformation.
