Famille et pouvoir en Libye : comment la parenté façonne-t-elle le système de gouvernement dans le pays ?

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Famille et pouvoir en Libye : comment la parenté façonne-t-elle le système de gouvernement dans le pays ?

Le pouvoir en Libye n’a jamais été l’apanage des institutions ni des idéologies, mais bien celui des familles ; depuis 2011, la logique du pouvoir familial s’est densifiée jusqu’à devenir une strate à part entière, au point que le pays se trouve aujourd’hui partagé entre « les Dabaiba » à l’ouest et la famille Haftar à l’est.

GenreÉtude anthropologique
AuteurMohamed Bettaieb · Chercheur en anthropologie
Concept centralParenté et système de gouvernement
Introduction

Lorsque, le 20 octobre 2011, fut annoncée la mort de Mouammar Kadhafi aux abords de sa ville natale, Syrte, nombre de Libyens accueillirent les images de sa capture et de son exécution comme « l’aube d’une ère nouvelle longtemps attendue ».

L’ivresse de cet instant occultait pourtant une réalité structurelle plus profonde. En Libye, le pouvoir n’a jamais été l’apanage des institutions, des idéologies ni même de l’État au sens classique du terme : il a toujours été celui des familles, fût-ce sous le voile occasionnel de la tribu. Kadhafi lui-même l’avait compris mieux que quiconque. Lorsque son régime s’effondra, il ne s’écroula pas dans un vide que les « institutions démocratiques » auraient pu venir combler, mais au cœur d’un paysage déjà saturé de clans rivaux, de fédérations tribales et de familles influentes, chacun avec ses propres calculs de loyauté, d’intérêt et d’ambition. Et peut-être bien que tout ce qui s’est produit depuis 2011 a, au fond, consolidé une strate plus épaisse encore de cette logique de pouvoir familial, en lui donnant libre cours sans limite aucune.

C’est dans ce paysage fracturé que s’inscrit la présente étude. Plus d’une décennie après la chute de Kadhafi, la Libye demeure scindée entre deux pôles dominants du pouvoir, chacun étant — dans son essence — un projet familial autant qu’un projet politique. À l’est, le maréchal Khalifa Haftar commande l’armée depuis Benghazi, mais la structure de son pouvoir est ouvertement familiale : ses fils occupent des postes militaires stratégiques, transformant ce qui se présente comme une armée nationale en quelque chose qui s’apparente à une milice familiale élargie. À l’ouest, l’autorité revient au gouvernement d’union nationale de Tripoli, dirigé par le Premier ministre Abdelhamid Dabaiba, dont la famille étendue infiltre les sphères des affaires, de la construction et du clientélisme politique, rendant quasi impossible toute distinction entre la fonction publique et l’intérêt privé. Les deux hommes brandissent le discours de l’État, de la souveraineté et de la reconstruction nationale ; tous deux, en réalité, gouvernent par la force de la famille.

Cet article examine la manière dont les liens familiaux opèrent non pas comme une simple toile de fond sociale de la politique libyenne, mais bien comme sa logique opératoire centrale — c’est-à-dire le mécanisme primordial par lequel le pouvoir se construit, les ressources se redistribuent, les rivalités se mènent et la légitimité se conteste. En s’appuyant sur les structures de pouvoir concurrentes des réseaux Haftar et Dabaiba, l’article soutient — sans prétention à la certitude — que comprendre la fragmentation persistante de la Libye exige de dépasser les analyses centrées sur les institutions, l’ingérence étrangère ou les rapports de force militaires, pour s’intéresser à la structure familiale intime du pouvoir qui modèle la vie politique libyenne de l’intérieur. Dans ce contexte, la famille n’est pas un résidu de tradition ayant survécu à la modernité ; elle est le canal par lequel la Libye fabrique sa propre modernité politique.

Le dernier rapport du Groupe d’experts du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Libye, publié en mars dernier (2026), évoque à de nombreuses reprises Ibrahim Dabaiba (cousin du chef du gouvernement d’union nationale Abdelhamid Dabaiba) ainsi que Saddam Haftar (fils du commandant en chef de l’Armée nationale libyenne), et les rôles qu’ils jouent dans la gestion du pouvoir, des ressources et le contrôle des institutions — à l’ouest du pays pour le premier, à l’est et au sud pour le second. Le rapport souligne notamment leur implication dans des opérations de contrebande de carburant échappant au contrôle de la Compagnie nationale de pétrole, relevant que « l’ampleur et le degré d’organisation des exportations illicites de pétrole ont atteint des niveaux sans précédent au cours de la période couverte par le rapport », et précisant textuellement que cela « n’aurait été possible que grâce à l’implication directe d’Ibrahim Dabaiba et de Saddam Haftar ».

Tandis que Saddam Haftar occupe le deuxième plus haut poste militaire au sein de l’« Armée nationale libyenne », en sa qualité de chef d’état-major adjoint sous l’autorité de son père, le maréchal Khalifa Haftar, Ibrahim Dabaiba exerce pour sa part la fonction de conseiller à la sécurité nationale au sein du gouvernement présidé par son cousin Abdelhamid Dabaiba. Mais ce qui distingue le plus ces deux hommes — et ce qui les rapproche également — tient à ce qu’ils incarnent une manifestation éclatante du rôle politique de la famille en Libye, et de sa centralité dans le système de gouvernement dominant, qui érige la question de la parenté en mécanisme producteur de positions politiques, d’influence et de richesse.

L’affaire ne s’arrête pas à Saddam, dans l’est, fief de gouvernance de son père, l’homme fort Khalifa Haftar ; elle s’étend à plusieurs de ses frères et de ses gendres, à l’instar de son frère Khaled, chef d’état-major de l’armée, et de son frère Belgacem, qui dirige l’Office de la reconstruction — instance chargée de superviser les plus grands chantiers d’infrastructure du pays. En face, aux côtés d’Ibrahim Dabaiba, émerge également la figure du « Hadj Ali Dabaiba, oncle du Premier ministre Abdelhamid Dabaiba et son conseiller proche », acteur de premier plan dans le système de gouvernement de l’ouest, désigné par de larges pans de l’opinion libyenne sous le vocable « le système des Dabaiba ».

La scène libyenne, en somme — et au prix d’un raccourci commode — s’apparente à un partage du pouvoir entre deux familles : les Haftar à l’est et les Dabaiba à l’ouest. Les rapports du Groupe d’experts du Conseil de sécurité, dont le plus récent, soulignent l’importance du rôle des deux familles dans la gestion du pouvoir et du conflit, et même dans le partage des intérêts à travers un ensemble d’arrangements, déclarés ou occultes, dans le cadre d’une relation faite d’attraction et de répulsion au gré d’intérêts conjoncturels, mais d’une manière qui rend les piliers de la situation à la fois établis et durables. Cela ouvre largement le débat sur l’influence de la parenté dans la formation du système de gouvernement dans le pays, sur son rôle dans l’enracinement de la crise politique et sa persistance, ainsi que sur son ancrage historique. Ce que cette analyse met particulièrement en évidence, c’est l’existence de deux modes distincts d’instrumentalisation de la famille dans l’exercice du pouvoir : le modèle Dabaiba, fondé sur un réseau rentier et bureaucratique distribué, et le modèle Haftar, fondé sur la concentration du pouvoir militaire au sein de la famille — distinction qui mérite d’être explicitement posée d’emblée.

Thèse centrale · La parenté comme logique opératoire du pouvoir

La famille, en Libye, n’est pas une toile de fond sociale de la politique, mais bien sa logique opératoire centrale : le mécanisme par lequel le pouvoir s’édifie, les ressources se distribuent, les rivalités se livrent et la légitimité se conteste. Sous cet angle, deux modèles se distinguent : celui des Dabaiba, rentier et distribué, et celui des Haftar, militaire et concentré au sein de la famille.

01 — Racines historiques

La parenté et le pouvoir au fil d’une longue durée historique

Le rapport entre famille et pouvoir constitue l’une des clés majeures pour saisir la nature de la gouvernance en Libye, non seulement à l’époque contemporaine, mais tout au long de la trajectoire historique du pays. À la différence des modèles classiques de l’État moderne, fondés sur des institutions bureaucratiques relativement autonomes vis-à-vis des liens sociaux traditionnels, le champ politique libyen est resté profondément imbriqué avec les structures de parenté, qu’elles soient de nature tribale, familiale ou religieuse. En ce sens, la famille n’apparaît pas seulement comme une unité sociale, mais aussi — et surtout — comme un acteur politique capable de produire le pouvoir, de le distribuer et de le reconfigurer. À travers les relations de parenté et les alliances sociales se forment des réseaux d’influence qui débordent le cadre formel des institutions et conditionnent les modalités de la décision et de l’allocation des ressources.

Depuis 2011, avec la désintégration de l’État central consécutive à l’effondrement de l’ancien régime, ce phénomène est devenu plus manifeste : les familles ont commencé à jouer un rôle pivot dans la recomposition du champ politique. La rivalité ne se joue plus seulement entre institutions, mais entre des réseaux entrecroisés d’intérêts et de loyautés dont la famille constitue, le plus souvent, le centre régulateur. Pour comprendre la présence de la famille dans le pouvoir en Libye contemporaine et ses rôles politiques, il est indispensable de revenir à la structure historique de longue durée qui a régi le rapport entre pouvoir et parenté dans l’histoire politique libyenne. Trois moments majeurs permettent d’en suivre la trame : l’État des Awlad Mhammed dans le Fezzan — région périphérique où l’autorité de l’État central est demeurée fragile ou absente, ce qui en a fait un terrain idéal pour donner à voir les mécanismes du pouvoir tribalo-familial dans leur forme la plus pure et la plus dépouillée — puis le royaume sénoussi, et enfin le régime du colonel Mouammar Kadhafi.

Trois moments majeurs dans la transformation de la logique familiale du pouvoir
De la « famille/État » dans sa forme brute, à la « famille comme symbole d’unification au-dessus de l’État », jusqu’à la « famille apparemment bannie mais réintégrée à l’intérieur de l’État ».
1550 — 1813
L’État des Awlad Mhammed dans le Fezzan
La famille est l’État, sans séparation ni médiation institutionnelle : contrôle des oasis et des routes commerciales sahariennes, légitimité de la lignée et des alliances. Le modèle « brut » de l’État/famille.
1951
Le Royaume de Libye sénoussi
La famille religieuse comme cadre de gouvernance : la légitimité d’Idris al-Senoussi repose sur la triade de la filiation familiale, du leadership spirituel et des alliances tribales — la famille comme symbole d’unification de l’État.
1969 — 2011
Le régime du colonel Mouammar Kadhafi
La famille est idéologiquement bannie (pouvoir des masses), mais revient à l’intérieur de l’État : émergence des fils, projet successoral autour de Saïf al-Islam, redistribution de la rente pétrolière au service de la fabrique des loyautés.

L’État des Awlad Mhammed dans le Fezzan (1550-1813), qui avait fait de Mourzouk, au sud du pays, son centre — au carrefour des grandes routes commerciales sahariennes — illustre ce cas de figure dans sa forme la plus « brute ». Dans cette expérience, l’État n’est pas une institution distincte de la structure familiale : la famille est, à elle seule, l’État. La gouvernance des Awlad Mhammed reposait sur le contrôle des oasis et des routes commerciales sahariennes, la gestion du commerce caravanier transsaharien et l’organisation de la fiscalité via des réseaux de parenté et de tribu. La légitimité, dans ce modèle, n’est rien d’autre qu’une légitimité de lignée et d’alliances. Le pouvoir se transmet au sein de la famille ou via des équilibres entre ses branches, et il s’administre par le truchement de relations matrimoniales et d’alliances avec d’autres tribus locales. La différence essentielle avec ses homologues du Golfe tient à ce que l’État des Awlad Mhammed n’a pas développé un appareil bureaucratique indépendant de la famille : c’est la famille qui demeure l’État, sans séparation ni médiation institutionnelle. Ce qui caractérise cette expérience, c’est que le pouvoir y est intégralement personnel/familial : les frontières entre l’État et la parenté s’y dissolvent. Les Awlad Mhammed constituent ainsi un modèle précoce de ce que l’on peut appeler « l’État/famille » dans l’espace libyen avant la formation de l’État moderne.

S’agissant du royaume sénoussi, c’est la famille religieuse qui incarne le cadre de la gouvernance. Avec la fondation du Royaume de Libye, en 1951, sous le règne d’Idris al-Senoussi, la logique du pouvoir se déplace de la famille tribale vers la famille religieuse. La famille sénoussie n’était pas seulement une famille régnante ; elle était aussi un mouvement religieux réformateur (la confrérie sénoussie) et incarnait un vaste réseau social dans les villes de Cyrénaïque et les oasis du désert. Dans ce contexte, Idris al-Senoussi tirait sa légitimité d’une triade : la lignée familiale, le leadership spirituel et les alliances tribales.

Mais ce royaume s’est heurté à une contradiction structurelle : il s’efforçait, d’une part, de bâtir des institutions modernes (parlement, gouvernement, administration) ; il continuait, d’autre part, à s’appuyer sur des réseaux de loyauté traditionnels, la famille sénoussie elle-même jouant le rôle de centre symbolique et de médiateur spirituel, à même d’équilibrer les tribus et les élites émergentes. On peut donc dire que le modèle sénoussi marque un passage de la famille-État (expérience des Awlad Mhammed dans le Fezzan) à la famille comme symbole d’unification de l’État, sans démantèlement intégral, toutefois, de la logique de parenté dans l’exercice du pouvoir.

Avec l’accession au pouvoir du colonel Mouammar Kadhafi en 1969, à la faveur d’un mouvement révolutionnaire mené par l’armée contre le régime monarchique, le nouveau régime adopta un discours radical contre le pouvoir familial, la monarchie et la tribu, considérant que l’État devait reposer sur ce qu’il appela le « pouvoir des masses », et non sur l’hérédité ou la filiation. Mais en réalité, et en dépit du discours politique officiel et de la mutation de la forme même de la gouvernance — d’abord « républicaine », puis « jamahirienne » —, la famille n’a pas disparu de la politique ; elle a été réinjectée, de manière informelle, dans la structure même du pouvoir. Au fil des phases, le pouvoir s’est trouvé redistribué au sein d’un cercle étroit, jusqu’à se concentrer progressivement dans un petit réseau d’officiers proches, de familles liées au régime et d’une élite sécuritaire et économique triée sur le volet. Au cours des deux dernières décennies du règne de Kadhafi en particulier, ses fils se sont nettement déployés dans divers domaines : économie, médias, appareils sécuritaires et militaires. Plus encore : un projet de transmission héréditaire du pouvoir à son fils Saïf al-Islam fut activement préparé, sous l’étendard de ce que l’on appelait alors le projet de « la Libye de demain ». Ce mouvement traduisait une poussée extrême de la logique de parenté dans la conduite des affaires de l’État, à travers une succession qui consacrait l’imbrication de la famille au sein de l’État, en dépit de son reniement idéologique. Le système de gouvernement s’appuyait par ailleurs, de manière manifeste, sur la redistribution de la rente pétrolière pour bâtir, consolider ou actualiser les loyautés — engendrant une classe bénéficiaire du régime et des réseaux d’intérêts quasi familiaux et tribaux. Autrement dit, ce régime qui, dès l’origine, brandissait des slogans contre la tribu et le tribalisme, n’a pas en réalité aboli la structure sociale traditionnelle, mais l’a réinvestie au cœur de l’appareil d’État.

À travers ces trois modèles, la continuité de la logique familiale du pouvoir se dessine selon une ligne historique nette. D’abord, la famille/État dans sa forme « brute » avec l’expérience des Awlad Mhammed. Ensuite, la famille comme symbole d’unification au-dessus de l’État dans l’expérience sénoussie. Enfin, la famille apparemment bannie mais qui revient au sein de l’État de manière indirecte sous le régime du colonel Kadhafi. Tout cela montre que la Libye n’a pas connu de rupture totale avec la logique du pouvoir familial : elle a connu, plutôt, des transformations dans sa forme et sa fonction. Comprendre les familles politiques ou militaires d’aujourd’hui (à l’est comme à l’ouest) ne saurait dès lors être dissocié de cet héritage historique au long cours, où la parenté demeure — sous des formes diverses — l’une des clés essentielles de la production et de l’exercice du pouvoir dans le pays.

02 — Le modèle Dabaiba

La famille Dabaiba et « l’économie de la loyauté politique »

L’ascension d’Abdelhamid Dabaiba — et, derrière lui, du pouvoir de sa famille — ne se laisse comprendre qu’à la lumière du contexte politique qui s’est dessiné après 2011. Avec la chute du régime du colonel Kadhafi, la Libye s’est muée en un État éclaté à centres multiples, où le pouvoir n’est plus concentré en un seul lieu ni monopolisé par une seule partie, mais bien fragmenté entre des réseaux complexes de groupes armés et de corps politiques hybrides et divisés. Cet état de désintégration a précipité le pays dans une spirale de divisions politiques et de conflits militaires continus et démultipliés, dont le plus récent et le plus violent fut la guerre de Tripoli, déclenchée en avril 2019 et qui s’est prolongée durant de longs mois entre le camp de l’ouest (que représentait alors le gouvernement d’entente) et celui de l’est (incarné par les forces de l’« Armée nationale libyenne » sous le commandement de Khalifa Haftar). Au terme de plusieurs mois de combats, le cessez-le-feu d’octobre 2020 a ouvert la voie à un nouveau processus politique placé sous l’égide des Nations unies, visant à mettre en place une autorité de transition unifiée. Le Forum de dialogue politique libyen fut ainsi institué — mécanisme non électif rassemblant des personnalités libyennes désignées au plan international —, et c’est par cette voie qu’Abdelhamid Dabaiba fut élu chef du gouvernement d’union nationale en février 2021.

Le point liminaire à souligner, dès lors, est que la légitimité de Dabaiba n’est pas issue d’une base populaire directe : elle procède d’équilibres internationaux (ONU, puissances occidentales, compromis entre « élites » libyennes), et descend d’une logique de « gestion de la crise » plutôt que de sa résolution radicale. C’est ce qui explique, par la suite, la crise de légitimité chronique qui lui colle à la peau et continue de le poursuivre. Depuis 2022, le gouvernement Dabaiba n’incarne plus le seul pouvoir en Libye : le pays s’est scindé entre deux gouvernements rivaux — le gouvernement d’union nationale à Tripoli (présidé par Dabaiba), et un gouvernement à l’est, soutenu par la Chambre des représentants et par les forces armées libyennes (actuellement dirigé par Oussama Hammad). Le gouvernement Dabaiba aurait dû n’être que transitoire et conduire à des élections en décembre 2021 ; celles-ci n’ont pas eu lieu, ce qui l’a fait passer du statut de transitoire à celui de fait accompli, et a aggravé la contestation de sa légitimité. Dabaiba ne s’appuie plus sur un mandat électoral mais sur un équilibre des forces interne et externe.

Sur le plan interne, le pouvoir de Dabaiba repose sur un réseau de groupes armés dont l’ossature est composée de forces issues de Misrata, sous le commandement du vice-ministre de la Défense Abdessalem Zoubi, ainsi que sur certaines formations de Tripoli, au premier rang desquelles la « Force 444 », dirigée par Mahmoud Hamza. Tripoli a connu plusieurs affrontements entre groupes, y compris au sein même du camp pro-Dabaiba, donnant à voir le tableau saisissant d’un pouvoir réticulaire et mouvant, dépourvu de hiérarchie et de stabilité. À plusieurs reprises, Dabaiba a fait usage de la force militaire pour redéployer ce réseau : des affrontements divers ont éclaté à Tripoli pour consolider l’emprise sur les centres stratégiques. S’il est ainsi parvenu, par exemple, à mettre fin à l’influence de Ghneiwa al-Kikli — l’un des principaux chefs des groupes armés de la capitale, qui exerçait une emprise étendue sur les ministères et les institutions de souveraineté —, il a, en revanche, jusqu’ici échoué — en dépit de tentatives répétées — à soumettre la « Force de dissuasion » (RADA), spécialisée dans la lutte contre le terrorisme et le crime organisé, dirigée par Abdelraouf Kara.

Le dernier rapport du Groupe d’experts du Conseil de sécurité indique qu’Ibrahim Dabaiba a joué un rôle déterminant dans ces événements, en finançant directement une campagne de recrutement de combattants à Misrata pour les acheminer à Tripoli afin d’y combattre la « Force de dissuasion », contre des soldes oscillant entre 700 et 5 000 dinars libyens. Le rapport affirme également que « l’influence d’Ibrahim Dabaiba s’étend bien au-delà du périmètre des groupes armés : il jouit d’un poids considérable dans les nominations aux postes-clés, à la mesure des missions sécuritaires, politiques et économiques qui lui incombent ». Il précise aussi qu’il « a joué un rôle pivot dans plusieurs règlements décisifs en Libye, notamment par sa participation directe à l’accord entre les familles Dabaiba et Haftar qui a abouti à la conclusion du dit “arrangement d’Arkenou” ». Le rapport ajoute encore que « son influence sur des secteurs économiques majeurs s’appuie sur son alliance avec un certain nombre de chefs de groupes armés — auparavant avec Kikli, plus récemment avec Abdessalem Zoubi ». De quoi mettre en lumière le fait que la lutte ne porte pas seulement sur le pouvoir politique, mais aussi sur les ressources économiques et les canaux de redistribution de la rente dans un État essentiellement dépendant de la production pétrolière.

« L’ampleur et le degré d’organisation des exportations illicites de pétrole ont atteint des niveaux sans précédent au cours de la période couverte par le rapport… cela n’aurait été possible que grâce à l’implication directe d’Ibrahim Dabaiba et de Saddam Haftar. » — Rapport du Groupe d’experts du Conseil de sécurité sur la Libye
Le « système Dabaiba » · réseau de la rente, de la loyauté et des groupes armés
Comment la famille opère, dans le « modèle Dabaiba », comme nœud régulateur d’un réseau distribué reliant la politique, l’économie et les acteurs armés, par le truchement d’une « économie de la loyauté politique ». (Survolez les nœuds pour explorer les liens.)
Sommet du système Sécurité et groupes armés Politique et économie Bras / positions affiliées

Face au dilemme de légitimité qui le poursuit et dans la quête d’une consolidation des assises de son pouvoir, Dabaiba a ainsi installé ce que l’on peut appeler une « économie de la loyauté politique » : un dispositif fondé essentiellement sur la redistribution de ressources au profit d’acteurs armés et sur l’achat des allégeances, plutôt que sur la construction d’institutions. Le chercheur Anas El-Gomati a qualifié ce modèle de « système du paiement contre loyauté » (pay for loyalty), au sens où les milices ne sont pas réellement intégrées à l’État mais financées pour préserver une stabilité provisoire. C’est ce qui explique sans doute pourquoi il n’existe pas, à l’ouest du pays, d’autorité sécuritaire centrale véritable — au point que le Groupe d’experts du Conseil de sécurité parle d’un « ouest libyen fragmenté ».

Le système de gouvernement de Dabaiba peut, dès lors, se résumer à trois caractéristiques majeures : il s’agit, premièrement, d’un pouvoir sans souveraineté pleine et entière, du fait du morcellement géographique et institutionnel ; deuxièmement, d’un pouvoir qui s’exerce par les réseaux plutôt que par les institutions, à travers les milices et l’économie rentière ; et, troisièmement, d’un pouvoir adossé à une légitimité davantage internationale qu’intérieure, issue d’une ingénierie politique onusienne. Sous cet angle, on peut soutenir que Dabaiba n’est pas un « chef de gouvernement » au sens classique, mais s’apparente plutôt à un gestionnaire d’équilibres complexes au sein d’un système désarticulé.

Cette équation, qui a installé le régime de l’« économie de la loyauté politique » — dont la gestion effective incombe à Ibrahim Dabaiba —, réaffirme le rôle structurel que joue la famille, non comme un simple prolongement social traditionnel, mais bien comme une unité active dans la production du pouvoir et sa redistribution. Elle illustre également comment la famille mute, du cadre de parenté, en un mécanisme organisationnel reliant la politique, l’économie et les réseaux d’influence.

Économiquement, politiquement et historiquement, la famille Dabaiba relève d’une catégorie d’acteurs économiques dont les fortunes se sont constituées au sein de la structure de l’État rentier sous Kadhafi. Le nom de la famille s’est notamment imposé par son ancrage dans le secteur de la construction, directement adossé aux grands chantiers gouvernementaux. Cette configuration s’inscrit dans ce que la littérature d’économie politique appelle « capitalisme d’État », où la richesse ne se sépare pas de la proximité avec le pouvoir, mais se nourrit d’elle.

L’importance de cette trajectoire se confirme dès lors qu’on rappelle qu’Abdelhamid Dabaiba lui-même a présidé, à la fin de l’ère Kadhafi, à la tête d’un organisme public chargé de gérer d’importants contrats dans le secteur du bâtiment. La portée de cette période n’est donc pas seulement historique : elle éclaire la persistance des réseaux après 2011. Théoriquement, plutôt qu’une rupture avec l’économie kadhafienne — comme l’aurait laissé espérer la mutation révolutionnaire radicale qu’a connue le pays —, ces réseaux ont, dans la pratique, réussi à se repositionner au sein du nouveau contexte, illustrant leur très large capacité de manœuvre et d’adaptation aux mutations.

Il convient également de noter que, lors de l’élection d’Abdelhamid Dabaiba à la tête du gouvernement d’union nationale en février 2021, via le Forum de dialogue politique libyen, des indices d’imbrication de l’argent dans le processus politique sont apparus d’emblée. Le rapport du Groupe d’experts du Conseil de sécurité de 2021 a ainsi fait état de témoignages relatifs à des pots-de-vin remis à certains participants du Forum en contrepartie d’un vote en faveur de candidats déterminés, parmi lesquels Dabaiba. Si les investigations n’ont pas débouché sur des condamnations judiciaires définitives, le rapport a néanmoins confirmé l’existence d’« indices crédibles d’une tentative d’achat de voix ». L’importance de cet épisode réside en ce qu’il révèle que l’accès au pouvoir ne fut pas seulement politique, mais s’est opéré au croisement d’outils économiques.

La dimension économique de la famille apparaît plus nettement encore à travers des figures comme Ali Dabaiba, dont le nom a été cité dans des dossiers judiciaires internationaux portant sur des avoirs financiers liés à la Libye. Ces faits indiquent que l’activité de la famille n’a pas été uniquement locale : elle s’est étendue à des réseaux financiers étrangers, renforçant l’hypothèse selon laquelle on a affaire à un acteur transnational au sein de l’économie politique libyenne.

Avec le temps, toutefois — et c’est ce qu’a rendu possible l’investissement, par Dabaiba, du capital rentier et des liens familiaux dans la construction d’un réseau d’allégeances qu’aucun de ses prédécesseurs (à l’image de [Fayez] al-Sarraj, qui en était dépourvu) n’a pu déployer —, la famille Dabaiba a cessé d’être un réseau opérant dans l’ombre pour se muer en un symbole politique au sein du débat public. À Tripoli comme dans d’autres villes, plusieurs mobilisations ont associé le nom de la famille aux dossiers de corruption et au report des élections. Cette mutation, du « réseau occulte » à l’« emblème déclaré » de la corruption politique et économique, est susceptible d’aggraver encore la crise de légitimité par nature consubstantielle au gouvernement Dabaiba.

03 — Le modèle Haftar

La famille Haftar et le régime de la « militarisation intégrale »

L’ascension de Khalifa Haftar reflète elle aussi les transformations qu’a connues le paysage libyen depuis 2011 ; sa trajectoire traduit un passage d’une position marginale à un centre de gravité militaire et politique à l’est et au sud du pays. Pour saisir cette ascension, il faut également la replacer dans le contexte de l’effondrement de l’État libyen après la chute du colonel Kadhafi, et du vide sécuritaire et institutionnel qui en a résulté, ouvrant la voie aux acteurs militaires pour tenter de remodeler à leur main le pouvoir.

Le général Khalifa Haftar est revenu en Libye en 2011, dans le contexte de la guerre civile, après des décennies d’exil. Il a cherché à capitaliser sur d’anciens réseaux au sein de l’institution militaire, sur l’état de désintégration des appareils sécuritaires, et sur son image d’opposant au régime ainsi que sur son aura symbolique d’ancien officier unioniste libre — l’un de ceux qui avaient renversé la monarchie en 1969. Le tournant décisif de son parcours est toutefois survenu en 2014, lorsqu’il a lancé l’opération « Dignité » (Karama), se présentant comme le chef d’une guerre contre le « terrorisme » à l’est du pays. Ce discours lui a permis de rallier des franges sociales inquiètes du chaos, ainsi qu’un soutien régional et international, en particulier celui de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de la France.

Par étapes, Haftar est parvenu à édifier ce qu’on appelle désormais l’« Armée nationale libyenne » (ANL), formation militaire combinant des résidus de l’ancienne armée, des composantes tribales et des bataillons salafistes. Dès 2016, Haftar a pris le contrôle de la région du Croissant pétrolier, principale zone de production et d’exportation du pétrole libyen. Cette percée ne fut pas qu’un succès militaire : elle constitua un tournant stratégique, en conférant à son camp une emprise directe sur l’une des sources de richesse les plus déterminantes du pays. Si la gestion du pétrole est restée formellement aux mains de la Compagnie nationale de pétrole, la maîtrise des terminaux sur le terrain a fait de Haftar un acteur incontournable de l’équation d’économie politique libyenne.

Les zones contrôlées par Haftar et l’« Armée nationale libyenne » s’étendent aujourd’hui à l’ensemble de l’est libyen (la Cyrénaïque) et à de larges pans du sud, y compris des villes comme Benghazi, Tobrouk et Sebha. Dans ces territoires, la gouvernance ne s’exerce pas à travers des institutions civiles fortes et autonomes, mais à travers un modèle que l’on peut qualifier de « militarisation administrative », où l’autorité militaire se confond avec l’administration civile. Les conseils locaux, les services de sécurité, voire certaines institutions économiques, agissent sous la supervision, directe ou indirecte, du commandement militaire.

Les mécanismes de gouvernance de Khalifa Haftar reposent sur trois piliers majeurs. Premièrement, un contrôle sécuritaire strict : la plupart des formations armées concurrentes à l’est ont été démantelées ou soumises, ce qui a permis l’imposition d’un certain degré de stabilité — fondé toutefois sur la domination plutôt que sur le consensus. Deuxièmement, les alliances tribales : les chefs de tribus jouent un rôle important dans le soutien au régime, en échange de la préservation de leurs intérêts locaux. Troisièmement, la mainmise sur l’économie : la plupart des rapports du Groupe d’experts du Conseil de sécurité, dont le dernier en date, font état de réseaux liés aux forces armées qui contrôlent l’essentiel des activités économiques, y compris la contrebande et la redistribution des ressources.

En dépit de cette cohésion relative, le système Haftar repose davantage sur le « charisme » que sur la « bureaucratie ». Il s’appuie pour une large part sur sa personne en tant que chef, et sur un réseau d’allégeances susceptible de se déliter en cas d’absence de celui-ci ou de retournement des rapports de force. L’échec, en 2019-2020, de son assaut sur Tripoli a révélé les limites de sa capacité à unifier le pays par la force et a consolidé, de fait, la partition entre est et ouest.

De manière générale, on ne saurait considérer Khalifa Haftar comme un simple chef militaire ; il convient également de le voir comme un acteur politique qui a réussi à édifier un système de pouvoir parallèle au sein d’un État divisé. Un système fondé sur une « militarisation intégrale », sur des alliances locales et sur le soutien extérieur, et qui reflète (à l’instar du cas Dabaiba) la nature d’une Libye dont la trajectoire de construction institutionnelle demeure inachevée.

Si l’ascension de Haftar s’est initialement adossée à un discours de « reconstruction de l’État » et de lutte contre le chaos, l’évolution de son régime dans l’est libyen révèle progressivement un glissement vers un mode de gouvernance plus proche de la « militarisation familiale », où le pouvoir militaire se croise avec un réseau familial jouant un rôle grandissant dans la répartition de l’influence et des ressources et dans la régulation des positions. Comme dans d’autres expériences (notamment l’ère du colonel Kadhafi), l’institution militaire ne demeure pas un cadre neutre : elle se mue en une base à partir de laquelle l’architecture du pouvoir se redéploie au sein d’un cercle restreint de proches, au premier rang desquels — s’agissant de Khalifa Haftar — se tiennent ses propres fils, avant tous les autres.

Division fonctionnelle au sein de la famille · réseau de la sécurité, du militaire, du politique et de l’économique
Comment, dans le « modèle Haftar », le pouvoir se réorganise autour des fils du chef : « affectation » d’unités et de postes à des membres de la famille, peu à peu transformés en centres d’influence quasi autonomes. (Survolez les nœuds pour explorer les liens.)
Commandant en chef Sécurité et militaire Politique et économie Bras / positions affiliées

En tête des fils du chef se tient son aîné Saddam, qui porte le grade de général de corps d’armée et a été nommé adjoint de son père, « commandant général des forces armées arabes ». Au cours des dernières années, Saddam Haftar est devenu l’un des principaux acteurs sécuritaires de l’est. Il dirige des unités militaires d’élite et on lui prête des rôles directs dans la gestion de dossiers sécuritaires sensibles, notamment à Benghazi, à Derna et dans le vaste sud désertique. Ces unités ne fonctionnent pas seulement comme des instruments militaires, mais aussi comme des canaux de contrôle du champ politique et social, utilisés pour garantir l’allégeance et empêcher l’émergence de centres de pouvoir rivaux à l’est.

À côté de Saddam, le nom de Khaled Haftar — son frère qui supervise d’autres unités militaires et occupe la fonction de chef d’état-major — s’impose ; il joue un rôle dans la gestion de certains arrangements sécuritaires. Leur frère Belgacem Haftar, lui, se déploie à la vitrine de l’activité politique, en particulier à travers ses relations avec le Parlement de Tobrouk et sa supervision du Fonds de développement et de reconstruction, qui gère les plus vastes projets d’infrastructure du pays. Cette répartition des rôles dessine un schéma net : une division fonctionnelle interne à la famille, entre sécurité, militaire, politique et économie. Mais ce qui confère à cette structure sa singularité ne tient pas seulement à la présence des fils, mais à la manière dont le pouvoir s’organise autour d’eux. Plutôt que de laisser le commandement militaire demeurer un cadre institutionnel, certaines unités sont « affectées » à des membres de la famille, ce qui les transforme peu à peu en centres d’influence quasi autonomes au sein même de l’appareil militaire.

À une autre période, le rôle de la famille s’est manifesté avec plus d’éclat encore. À Benghazi et Derna, à la suite des opérations militaires qui ont mis fin à la présence des groupes armés d’opposition, les unités liées aux fils Haftar (en particulier le bataillon Tarek Ibn Ziyad) ont joué un rôle dans la réorganisation du champ sécuritaire, ainsi que dans la mise au pas du champ civil — y compris des médias et de l’activité politique —, et ce, parfois sous des formes terrifiantes, allant jusqu’à des liquidations et des disparitions de personnalités politiques, d’acteurs de la société civile et même de députés, à l’instar de la députée Seham Sergiwa et du député Ibrahim Dorsi. Dans les deux cas, les accusations portées par les opposants visent Saddam Haftar.

Ce tableau soulève une question fondamentale quant à la nature de la stabilité qui s’est installée à l’est : résulte-t-elle d’une construction institutionnelle, ou d’un verrouillage par un réseau familial-militaire ? En dépit de la cohésion apparente, ce modèle porte en lui des fragilités structurelles. La concentration du pouvoir au sein de la famille limite l’autonomie de l’institution militaire, fait naître des tensions potentielles avec d’autres chefs de terrain et lie la stabilité du système à la personne même de Haftar. Tout cela laisse clairement entrevoir que l’avenir de l’est libyen pourrait être profondément affecté par la question de la « succession » : qui prendra la relève de Haftar, et comment le pouvoir sera-t-il redistribué au sein de la famille ?

En guise de conclusion

En Libye, le pouvoir ne se laisse pas réduire aux structures officielles : il se produit à l’intérieur des réseaux de parenté et d’intérêts

De l’ensemble de l’analyse qui précède sur le rapport entre famille et pouvoir en Libye, il ressort que ce qui apparaît aujourd’hui comme un phénomène lié à la phase post-2011 constitue, en réalité, l’expression concentrée d’une structure plus profonde, dont les racines plongent dans l’histoire politique locale, et qui a refait surface avec force dans le sillage de la désintégration de l’État central et de la division de ses institutions. La singularité du moment présent tient toutefois en ce que cette logique n’opère plus à la marge, à l’arrière-plan, dans l’ombre ou en secret : elle agit désormais au grand jour, au cœur même de la fabrique du pouvoir, à l’ouest comme à l’est, fût-ce sous des formes différentes.

Dans le cas Dabaiba, la famille apparaît comme l’une des composantes d’un réseau plus large reposant sur la gestion de l’économie politique de l’État, par la mobilisation des ressources et de la dépense publique au service de la construction d’alliances et de la sécurisation des allégeances. La famille n’opère pas isolément des autres acteurs : elle s’insère comme un maillon dans un système qui s’étend aux milieux d’affaires, aux institutions et aux acteurs armés, faisant du pouvoir une affaire de distribution de l’influence plutôt que d’accaparement.

Dans le cas Khalifa Haftar, la famille occupe une position plus centrale au sein de la structure de gouvernement : elle s’imbrique à l’appareil militaire, prend part à la gestion des champs sécuritaire et politique, et s’ancre dans l’économie par des canaux diversifiés et stratégiques. Dans ce modèle, la famille n’est pas seulement un intermédiaire : elle devient un instrument d’organisation et de régulation du pouvoir, ce qui confère au système un degré supérieur de cohésion, mais le rive en même temps à un cercle étroit d’acteurs.

En dépit de cette différence, les deux modèles se rejoignent sur un point essentiel : tous deux traduisent la difficulté à voir advenir un État d’institutions indépendantes des réseaux de parenté et d’intérêts. Sous ce prisme, l’avenir de l’État libyen et la résolution de sa crise endémique ne se jouent pas seulement à l’aune des compromis politiques, mais aussi de la capacité à redéfinir la relation entre le pouvoir et ces réseaux, de sorte qu’ils ne soient plus des instruments de gouvernement, mais des éléments soumis à celui-ci.

Mohamed Bettaieb · Chercheur en anthropologie

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