La Tunisie envoûtée par les algorithmes
AZMENA : la revue du PNTPolicy Network for Transitions
Les algorithmes des plateformes numériques ont amplifié les affects nés des bouleversements qu'a connus la Tunisie depuis 2010 et fragilisé le processus démocratique. Ils permettent aujourd'hui une manipulation du débat public.
Dans un contexte d'érosion de la confiance dans les médiations entre pouvoir politique et société, ces algorithmes sont désormais en parfaite symbiose avec le populisme autoritaire. Le cas tunisien est une illustration éclatante d'une tendance mondiale.
Il n'est plus possible aujourd'hui de penser le politique sans intégrer l'impact des outils de communication numériques. La Tunisie ne fait pas exception. En 2025, avec un taux d'accès à Internet de 85 %, la Tunisie se classe au quatrième rang en Afrique et figure parmi les dix premiers pays de la zone MENA. Cette pénétration numérique, dans un pays de 12,4 millions d'habitants, se traduit par une présence remarquable sur les réseaux sociaux, avec 7,8 millions d'utilisateurs de Facebook, 6 millions pour TikTok (18 ans et plus) et 4 millions pour Instagram.(1) Les réseaux sociaux tiennent désormais lieu à la fois de principal moyen d'information et d'espace d'expression et d'engagement. Autant dire que la Tunisie est totalement insérée dans l'économie des plateformes numériques.
Les algorithmes, entités invisibles de la politique
La question des effets de cette insertion dépasse de très loin l'utopie libertaire qui célébrait, au tournant des années 2000, l'horizon d'Internet : une communication horizontale et égalitaire, affranchie des censures, transfrontalière. Les plateformes numériques ont établi un quasi-monopole sur ce nouvel espace civique. Leur modèle économique repose sur la collecte massive de données de leurs utilisateurs, pour alimenter des algorithmes dont le but premier est d'établir des profils permettant de sélectionner des contenus qui captent l'attention, favorisent les interactions et prolongent le temps passé sur les réseaux sociaux, afin de maximiser l'exposition à des messages publicitaires ciblés.
La formule de ces algorithmes est si stratégique qu'elle est protégée comme un secret commercial entouré d'une muraille de confidentialité. Et à mesure qu'augmente le temps passé devant les écrans, notre perception du monde et nos interactions réciproques sont de plus en plus façonnées par ce « génie » invisible mais omniprésent. Les algorithmes ont contribué à façonner le cours des événements qui ont débuté en décembre 2010 en Tunisie.
La « révolution Facebook » et le temps de l'innocence : 2008–2010
Lorsque Mohamed Bouazizi s'immole le 17 décembre 2010 et que, dans la foulée, les protestations éclatent devant le gouvernorat de Sidi Bouzid, des dizaines de téléphones captent les images de la réaction populaire, puis de la répression policière. Une nouvelle génération de cyberactivistes diffuse rapidement les vidéos sur Facebook, qui sont relayées par Al Jazeera. Ces images attisent la braise de la colère latente d'une génération entière ; le soulèvement éclate et se propage comme une traînée de poudre. Puis les images des blessés et des morts à l'hôpital de Kasserine, le 6 janvier 2011, opèrent un point de bascule dans la conscience de l'opinion : déjà perçu comme corrompu, le régime de Ben Ali apparaît désormais comme sanguinaire. Au même moment, quelques cyberactivistes lancent la rumeur du « général qui a dit non », selon laquelle le chef d'état-major de l'armée de terre, le général Rachid Ammar, aurait refusé de tirer sur les manifestants. Totalement infondée, la rumeur paraît plausible et persuade les Tunisiens qu'ils n'ont rien à redouter d'une armée qui serait de leur côté face aux forces de sécurité. L'idée gagne même les rangs de l'institution militaire et redessine les anticipations des protagonistes, dans un enchaînement d'événements dont la conclusion fut la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali(2).
On avait déjà parlé de « révolution Twitter » à propos des soulèvements moldave et iranien de 2009. La Tunisie, elle, aurait connu une véritable « révolution Facebook ». Et s'il est éminemment naïf de voir dans Facebook la cause du succès de la révolution tunisienne (3), le rôle des réseaux sociaux y est indéniable (4). Contournement de la censure, circulation de l'information, atténuation de l'isolement individuel, diffusion des slogans (« le peuple veut »), encouragement à dépasser le cercle de la peur… autant de vertus alors saluées avec enthousiasme. Ces réseaux apparaissaient comme de nouveaux espaces d'expression et de citoyenneté, dépassant les limites des cadres traditionnels de l'action politique – partis et syndicats – ; le renouveau qu'ils portaient promettait un renouvellement de l'action collective, à un moment où le grand récit de la démocratie occidentale, mis à mal par le bourbier irakien, semblait retrouver de son éclat.
De l'utopie libertaire à l'industrie de la manipulation
Quinze ans plus tard, les faits ont démenti cette vision naïve avec une netteté éclatante. Les réseaux sociaux, censés saper les fondations des régimes autoritaires, devenir un levier de mobilisation, un vecteur de transparence et de pluralisme de l'information et un espace d'égalité, ont engendré un véritable désordre informationnel exploité à des fins de manipulation de masse.
Cela tient d'une part à la nature des algorithmes, conçus pour favoriser les contenus clivants, provocateurs et spectaculaires ; et d'autre part – c'est le plus important – au fait que des États et des acteurs se sont emparés de ces outils dans une disproportion vertigineuse de moyens techniques et financiers. Parfois avec l'appui explicite des plateformes numériques elles-mêmes, qui ne vivent pas dans la neutralité originelle d'Internet, mais ont leurs propres orientations idéologiques. On a vu l'engagement de la plateforme X en faveur de la mouvance trumpiste « MAGA », tout comme la propension de Meta à se plier aux demandes israéliennes en enterrant des contenus palestiniens ou en supprimant certains comptes. Le potentiel de manipulation offert par les réseaux sociaux a donné naissance à une industrie de l'influence tentaculaire et puissante.
Ce nouveau secteur a été investi par des entreprises privées, parfois connectées au monde du renseignement. L'art de ces architectes de la manipulation consiste à mobiliser les capacités analytiques des algorithmes – conçus à l'origine pour cibler des messages publicitaires – afin d'identifier les destinataires de la propagande dont ils sont chargés d'assurer la promotion, et d'accroître la visibilité de contenus falsifiés ou orientés en créant artificiellement un effet de masse.
Pour mettre en œuvre leur stratégie de manipulation, ils ont développé une infrastructure opérationnelle intégrée (5). Au premier rang, les « fermes à trolls », dont l'organisation rappelle celle des centres d'appel : sous la direction d'un superviseur, des opérateurs – le plus souvent de jeunes diplômés trouvant là un débouché dans un contexte de chômage structurel (6) – administrent un grand nombre de faux comptes ou de fausses pages Facebook, pour commenter les publications, diffuser des images et des vidéos falsifiées, réagir aux publications de profils ciblés, disqualifier des adversaires désignés en propageant, via des centaines de faux comptes, des accusations infamantes, et signaler systématiquement des contenus pour contraindre les plateformes à les rétrograder ou à les supprimer. Outre ces comptes « vrais faux », les fermes à trolls peuvent recourir à des « bots » – des programmes qui génèrent ou relaient automatiquement des messages sous l'apparence de vrais profils humains (7). À cet arsenal s'ajoutent des sites de « fake news » déguisés en sites d'information et des publications d'apparence académique, permettant de diffuser des récits biaisés et d'y soumettre les résultats des intelligences artificielles.
Chambre d'écho. Les algorithmes amplifient automatiquement ce flux pour le transformer en « vérité irréfutable » et en thème obligé du débat public.
Des utilisateurs indépendants complètent cette structure : soit des « mercenaires », à l'image des influenceurs recrutés par la direction nationale de la diplomatie publique israélienne (la Hasbara), via des agences privées, pour relayer sa propagande contre une généreuse rémunération (8) ; soit des militants opportunistes agissant en coordination avec des États ou des partis ; soit encore des convaincus indépendants qui reprennent la rhétorique du régime ou du parti qu'ils soutiennent. Le message porté par ce flux artificiellement amplifié, dont les algorithmes attisent automatiquement la flamme, se mue en vérité irréfutable et en thème obligé du débat public, dans une chambre d'écho qui engloutit littéralement le public (9).
Le recours à la société Cambridge Analytica – qui avait élaboré ses propres algorithmes à partir des données de millions de comptes Facebook pour appuyer les campagnes du Brexit et de Trump en 2016 – fut la première intervention érigée en référence pour cette industrie. Le monde arabe lui a emboîté le pas, en particulier en Arabie saoudite et aux Émirats (10). Ces régimes autoritaires ont découvert dans les réseaux sociaux un outil d'une redoutable efficacité pour assurer leur survie politique, briser les élans de soulèvement démocratique dans la région et maximiser leur influence régionale (11). Le chercheur Marc Owen Jones a qualifié ces deux États de véritables « exportateurs de désinformation » (12).
La polarisation identitaire et le bord de la rupture : 2011–2019
Même si la Tunisie se situe à la périphérie de cet épicentre régional de la manipulation, elle n'a pas été épargnée par cette mutation. Les effets délétères des réseaux sociaux et des algorithmes ont pesé sur son parcours politique depuis 2011.
Dans les premiers mois suivant la chute de la dictature, l'espace public se dégèle après des décennies de censure, en particulier sur la question identitaire exacerbée par la tentative de « modernisation » autoritaire menée depuis l'indépendance. Dans ce moment de fluidité des normes sociales, les islamistes cherchent à faire bouger les lignes vers davantage d'islamisation, tandis que l'intégration du mouvement Ennahdha à la scène politique et l'émergence de groupes salafistes jihadistes réveillent d'anciennes peurs. Les mauvais perdants de la révolution diffusent des intox et des informations exagérées (telle la rumeur de l'apparition du choléra en Tunisie à l'été 2012) pour discréditer le processus démocratique et susciter la nostalgie d'un pouvoir fort. Facebook et Twitter furent les caisses de résonance de cette effervescence.
Les grands enjeux soulevés par la révolution – le modèle économique, les modalités de la redistribution sociale et territoriale, la réforme des institutions sécuritaires et judiciaires – ont ainsi été escamotés dans cette accumulation incessante de polémiques qui a absorbé les trois premières années de la transition. Au lieu d'être un espace partagé de délibération et de rationalisation du débat, les réseaux sociaux ont au contraire enflammé des questions qui auraient mérité une réflexion sereine, et fragmenté le public en groupes sourds les uns aux autres. Cette polarisation a mené le processus de transition au bord de la rupture à l'été 2013, avant qu'il ne soit relancé par un compromis entre deux grandes forces politiques : Nidaa Tounes et Ennahdha.
Pour autant, les années suivantes, les forces politiques ont continué d'alimenter cette controverse identitaire afin de se distinguer et de mobiliser leurs électorats respectifs, tout en passant l'essentiel de la première législature (2014-2019) en querelles d'appareils et de coulisses pour se partager le pouvoir. Ces années perdues ont lassé la majorité des Tunisiens de la vie politique, disqualifié les partis, usé l'idée même de démocratie et aggravé le ressentiment à l'encontre des « rentiers » de la transition.
L'entrée en scène de l'industrie de l'influence : 2019
Sur ce terreau fertile, l'élection présidentielle de novembre 2019 a marqué l'entrée en scène effective de l'industrie de l'influence en Tunisie. Dès janvier 2019, des pages Facebook se multiplient pour dénoncer la corruption et l'incompétence de la classe politique : « Les parasites de Tunisie », « Tout sauf Chahed » (Youssef Chahed étant alors le chef du gouvernement et candidat à la présidence), « Marre de la politique et des politiciens »… Fait remarquable, onze pages de ce type ont un point commun : épargner Nabil Karoui, magnat de la communication (fondateur de la chaîne de télévision Nessma à l'époque de Ben Ali), leader du mouvement « Qalb Tounes » et candidat à la présidentielle. Après une enquête de Facebook, il s'avère que ces pages sont liées à une entreprise israélienne, « Archimedes Group », active dans plusieurs campagnes électorales africaines (13). Le 15 mai 2019, Facebook ferme 265 comptes qui lui sont liés dans treize pays, dont les pages tunisiennes. En un temps record et sans précédent, elles avaient cumulé 500 000 abonnements, publié 36 vidéos visionnées 7,8 millions de fois, et leurs 359 publications avaient suscité plus d'un million d'interactions (14).
En juin 2020, une enquête du laboratoire DFRLab a révélé qu'une autre société spécialisée dans la cyber-influence, « UReputation », détenue par un homme d'affaires franco-tunisien, Lotfi Bel Hadj, avait mené une opération baptisée « Opération Carthage » pour soutenir la candidature de Nabil Karoui, en s'appuyant sur un site de vérification, « Fake News Checking », et sur de faux comptes Facebook et Twitter (15). Il s'est avéré que son activité s'étendait à l'ensemble du continent africain. Le 5 juin 2020, Facebook a fermé des centaines de comptes, pages et groupes créés par la société.
Kaïs Saïed : une production numérique par excellence
Il est difficile de mesurer l'impact de ces opérations sur le résultat de Karoui. Elles ne lui ont pas permis de l'emporter, mais elles l'ont propulsé au premier plan et l'ont installé dans la course électorale comme un sérieux prétendant à Carthage. Le véritable vainqueur fut un outsider : Kaïs Saïed, qui a su capitaliser à merveille sur les frustrations de la transition et a remporté le second tour avec 73 % des voix. Personne n'a pu établir si une entreprise, une faction au sein de l'État tunisien ou un État étranger se trouvait derrière ce succès, mais son usage des réseaux sociaux ne devait rien au hasard. Son style était singulier et correspondait à l'image qu'il voulait donner : un homme du peuple répondant à l'appel des citoyens. Il était le seul à n'avoir ni page ni site officiel ; pourtant, le rapport de la Cour des comptes après les élections a recensé au moins 30 pages de soutien « indépendantes » gérées par 120 administrateurs, totalisant trois millions d'abonnés (soit cinq fois plus que les pages de soutien à Karoui !).
Après son élection, Saïed a semblé perdre l'initiative alors que la situation sociale, financière et sanitaire se détériorait à toute vitesse. En réalité, il laissait le temps jouer en sa faveur. Au plus fort et au plus chaotique des vagues épidémiques, en juillet 2021 (16), une campagne démarre sur les réseaux sociaux, à travers des pages Facebook, des comptes Twitter et des hashtags portant un message unique – la corruption des politiciens –, exigeant de « dégager » le gouvernement et le Parlement et appelant Kaïs Saïed à agir. La campagne vise en particulier le chef du gouvernement Hichem Mechichi, et plus encore le président d'Ennahdha et président du Parlement, Rached Ghannouchi. Une page intitulée « Non aux indemnisations pour les Nahdhaouis » rassemble 700 000 abonnés. La direction du parti islamiste avait en effet eu l'idée, fort malvenue dans ce contexte de crise aiguë et d'hostilité populaire croissante, d'appeler ses membres à réclamer le versement des indemnités prévues par les décisions de la justice transitionnelle. L'annonce d'un événement Facebook intitulé « La révolution du 25 juillet : la jeunesse reprend le pouvoir » a recueilli 52 000 interactions.
Les manifestations du 25 juillet, dans des dizaines de villes, ont repris les slogans popularisés par les réseaux sociaux durant les deux semaines précédentes : « Le peuple veut la dissolution du Parlement », « Mechichi Dégage ! Ghannouchi Dégage ! »… Dans la capitale, un millier de personnes se rassemblent devant le siège du Parlement, tandis que plusieurs permanences d'Ennahdha sont saccagées à travers le pays. L'annonce, par Saïed à l'issue de la journée, de l'activation de l'article 80 de la Constitution, de sa transformation en centre du pouvoir, du gel du Parlement et de la révocation du gouvernement, peut alors apparaître comme une réponse à l'appel du peuple et aux scènes de violence.
L'enquête du chercheur Marc Owen Jones a établi le rôle des monarchies du Golfe dans la glorification du coup de force de Saïed : « Peu après la décision de Saïed, le hashtag “Les Tunisiens se révoltent contre les Frères” a gagné en visibilité de façon accélérée sur Twitter. Une analyse de 12 000 tweets provenant de 6 800 comptes suggère qu'il s'agissait d'une campagne d'influence coordonnée, menée principalement depuis le Golfe, visant à présenter les décisions du président comme une révolte populaire tunisienne contre Ennahdha, et à justifier le retour à l'autoritarisme sous prétexte de l'éliminer. Les dix comptes les plus influents sur le hashtag étaient basés en Arabie saoudite ou aux Émirats. » Des faux comptes programmés pour retweeter ces influenceurs du Golfe ont assuré une diffusion maximale en Tunisie (17).
12 000 tweets provenant de 6 800 comptes — une campagne d'influence coordonnée, menée principalement depuis le Golfe. Les dix principaux influenceurs résident en Arabie saoudite et aux Émirats ; des comptes fictifs programmés relaient leurs tweets pour garantir une diffusion maximale au sein de la Tunisie.
Gouverner par les « affects » et l'obsession du complot
À mesure que le pouvoir se concentre entre les mains de Saïed, le président devient le décideur unique et ultime de tous les dossiers importants, et les algorithmes deviennent un instrument central de leur gestion : ils mobilisent les internautes en vue de mesures radicales et les justifient ensuite – telles la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature en février 2022, ou celle du Parlement lorsque des députés ont annoncé leur intention de tenir une séance en ligne, le 30 mars 2022. Ces voix réclament désormais l'interdiction des organisations de la société civile et des financements étrangers, ce qui est effectivement mis en œuvre sur le terrain.
Jour après jour, les algorithmes présentent au public qui les suit la figure des « corrompus », des « profiteurs », des fonctionnaires « non patriotes » et des « traîtres » inféodés à l'étranger – les qualificatifs récurrents du discours de Saïed. Les attaques numériques précèdent souvent les campagnes d'arrestation. À l'inverse, sur les pages de l'opposition et les comptes de soutien aux détenus politiques, chaque publication est noyée sous des millions d'émojis moqueurs, provenant de comptes fictifs favorables au président (presque sans amis ni publications), affichant souvent des origines invraisemblables (Sri Lanka, Brésil…).
Depuis fin 2022, une nouvelle obsession a envahi l'espace numérique tunisien : la prétendue existence d'un complot visant à installer les migrants subsahariens, réduits par un nouveau vocable qui les transforme en une masse unique – les « ajassiyn » –, terme popularisé sur les réseaux sociaux. Tout a commencé par un hashtag, #Nationalisme_tunisien, lancé par un micro-parti, le « Parti national tunisien » (PNT), sur son compte TikTok le 18 juin 2022. Il y diffuse des vidéos véhiculant des discours de haine et des mensonges incitant à la violence contre les migrants, et prétend, en s'appuyant sur des citations sorties de leur contexte, qu'un projet de conquête de la Tunisie par les Noirs africains serait en cours. Pour étayer ses allégations, le parti publie fin 2022 un rapport qu'il adresse au chef de l'État. Alors que la campagne s'amplifie sur les réseaux sociaux, le président – remarquablement attentif aux polémiques de Facebook – reprend le contenu de ce rapport et le réécrit dans son discours du 21 février 2023, affirmant que la présence des migrants subsahariens en Tunisie ne serait que le fruit d'un complot visant à modifier sa composition démographique et à effacer son identité arabo-islamique (18).
Le paradoxe de la diffusion. « On se réjouit de rassembler 500 personnes pour manifester contre le racisme, alors que chaque vidéo du parti fait deux millions de vues. »
Dès le lendemain, des groupes de citoyens se forment pour traquer les migrants dans les rues et les chasser de leurs logements. Du 28 janvier au 27 février, le compte TikTok du parti enregistre 11 millions de vues, dont 9 millions dans les jours qui suivent la déclaration de Saïed. « On se réjouit de rassembler 500 personnes pour manifester contre le racisme, alors que chaque vidéo du parti fait deux millions de vues ! », déplore l'un des organisateurs d'une marche de protestation tenue à Tunis quelques jours plus tard. La vague de violence retombe après deux semaines, mais le sujet continue de vivre sur les réseaux sociaux. Les associations et les personnalités défendant les droits des migrants – dont la plupart sont derrière les barreaux – sont menacées en ligne.
L'une des pages les plus actives sur ce thème (« Résistance à la colonisation africaine » – 110 000 abonnés). Ses vidéos et contenus visuels sont visionnés des milliers, voire des dizaines de milliers de fois. Sa dernière cible est l'Institut arabe des droits de l'homme, qu'elle accuse d'avoir défendu l'adoption d'une loi sur l'asile en Tunisie. L'animateur de la page y voit la preuve et la source du complot, persuadé de discerner les contours du drapeau israélien dans le logo de l'organisation. La photo de profil de la page est un portrait de Hannibal, le général carthaginois, un visuel récurrent depuis des années et emblématique de ce néo-nativisme tunisien. Cette campagne persistante a désormais sa dynamique propre, mais la question de savoir si elle est orchestrée et financée pour produire et amplifier des contenus reste à ce jour sans réponse. Le fait est que ce discours sert un pouvoir qui tire de l'Union européenne, et de l'Italie en particulier, des bénéfices politiques au titre de son rôle de « verrou » face aux flux migratoires subsahariens vers l'Europe.
Le dossier de l'immigration peut être vu comme le produit de l'exportation, par l'Europe, de sa crise de gestion migratoire. Avec la circulation transfrontalière des contenus numériques, la Tunisie a également importé les tropes de la réaction identitaire et xénophobe européenne : le « grand remplacement », la hantise de la contagion morbide, ainsi que l'association de l'immigration au chômage, à la délinquance, etc. Mais cette fièvre cristallise aussi des affects récurrents depuis 2010 : le sentiment d'une perte de souveraineté et d'une érosion de l'identité sous le poids de facteurs externes, la peur d'un complot européen (voire israélien) pour asservir la nation, le désir de refonder un « vrai peuple » face à la menace de dissolution identitaire, le besoin d'autorité et d'ordre, etc.
La symbiose entre populisme autoritaire et algorithmes
comme le résume Giuliano da Empoli (19). La Tunisie en est une illustration vivante. En profondeur, deux phénomènes se conjuguent. Le premier est une « désintermédiation » politique, conséquence d'une part de la crise de confiance envers les partis, les syndicats, les médias traditionnels et les mécanismes du gouvernement représentatif, qui dépossèdent les citoyens de leur capacité d'agir et confinent la vie politique entre les mains d'une élite ; conséquence d'autre part de la volonté du pouvoir exécutif d'appliquer sa vision sans avoir à négocier avec des contre-pouvoirs, perçus comme des groupes d'intérêts. Le second est un paradoxe cruel : cet espace de liberté et de diffusion d'une parole indépendante et critique qu'a ouvert Internet est entre les mains d'entreprises privées dont la rentabilité repose sur des mécanismes de distorsion du discours public, valorisant les contenus qui captent les débats en exploitant les affects.
Cette conjonction produit les conditions propices à l'émergence d'un « populisme autoritaire ». Le populisme, avant d'être un mal exogène, est d'abord le produit d'une demande de réappropriation de la souveraineté populaire, lorsque le vote semble devenu un rituel sans pouvoir et les partis de petites entreprises au service de l'ambition de quelques-uns.
Les réseaux sociaux offrent une réponse à la portée de tous à ce sentiment de dépossession : « Les algorithmes mis au point par les ingénieurs du chaos donnent à chacun l'impression d'être au cœur d'un soulèvement historique, et d'être enfin devenu l'acteur d'une histoire qu'il croyait condamné à subir passivement », estime da Empoli. Publier des stories, commenter, réagir, interpeller directement des personnalités inaccessibles : le type d'engagement que permettent les réseaux sociaux est certes à la portée de tous, mais c'est un engagement atomisé dans sa pratique et massifié dans ses capacités de manipulation. La plupart du temps, il s'agit d'une participation virtuelle, sinon fictive, orientée ou récupérée à des fins décidées par une minorité.
Le « peuple » que les participants à ce flux d'échanges croient constituer à travers ces communautés algorithmiques est une réalité virtuelle, en l'absence de cadre d'action collective et de lieu d'exercice de la citoyenneté où le peuple se manifeste de manière politique et organique. L'absence de cadres sociaux et intellectuels structurés crée un climat propice à la propagation des informations virales, sans qu'elles rencontrent d'anticorps. Les contaminations informationnelles (rumeurs, paniques collectives) ont toujours joué un rôle dans l'histoire, mais avec l'ubiquité et l'instantanéité des réseaux sociaux et la propension des algorithmes à amplifier les polémiques, un cap a été franchi, comme nous le rappelle Yves Citton. Le débat public tend à devenir « un terrain de pugilat boueux d'où toute règle élémentaire de civilité et de bonne foi aurait été bannie » (20).
Dans ce populisme sans peuple, le peuple est incarné par un pouvoir fort qui se propose de libérer le pays et l'État de ses ennemis intérieurs, pour les rendre au peuple vertueux – celui qui, dans le discours saïedien, « connaît les détails » des turpitudes des « traîtres et des corrompus ». Ce pouvoir solitaire et « prophétique » prétend être l'interprète de la volonté populaire, sans contradiction ni rétroaction. La politique ainsi enfermée dans la boucle des algorithmes produit un pouvoir qui ne saisit du réel que l'image qu'il se forge de lui-même.
Il n'entend en réalité, de la multitude travaillée par ces affects artificiellement créés ou défigurés par les viralités numériques, que ce qui sert ses desseins et ses visions. Mais ce discours, en dehors de ses effets judiciaires, n'entretient que sa propre viralité sur les réseaux. La politique enfermée dans la boucle des algorithmes produit un pouvoir qui ne saisit du réel que l'image qu'il se forge de lui-même, et une société dont les viralités numériques ne sont plus qu'une représentation déformée, de plus en plus extérieure à cette bulle discursive.
L'horizon du « techno-fascisme »
La Tunisie n'a pas l'exclusivité de ce paysage. Il s'étend jusque dans de vieilles démocraties travaillées par la même fatigue démocratique, les mêmes replis identitaires, où l'état d'exception sécuritaire et économique tend à devenir la norme.
Comme lors de l'éclatement des révolutions arabes, le rôle de la technologie ne doit pas être surestimé. Il reste un espace et des ressources aux forces qui s'opposent à cette vague. Les récentes défaites électorales de Viktor Orbán en Hongrie et de Giorgia Meloni lors de son référendum italien, ainsi que la virulence de la résistance face à Trump aux États-Unis, laissent espérer que les publics conservent la capacité de se réveiller du sortilège des algorithmes.
Mais l'horizon n'a rien de rassurant. L'alliance entre populismes et technologie pourrait n'être qu'une phase agitée d'une alliance bien plus redoutable. Les États, démocratiques ou non, et les plateformes numériques partagent en effet une même passion : collecter le plus d'informations possible. Tout a été conçu pour rendre aisé et confortable l'usage d'outils qui enregistrent la moindre trace de nos activités. Des algorithmes associés à des intelligences artificielles acquièrent la capacité de prendre des décisions nous concernant sans intervention humaine ; et l'on a vu à Gaza que cet extrême est déjà devenu une réalité tangible. Car les grandes plateformes numériques, organiquement liées aux intérêts des grandes puissances et à l'ordre extractif et militariste, paraissent à mille lieues des utopies libertaires de leurs débuts. L'horizon qu'ouvre un monde régi par les algorithmes de ces entreprises dépasse totalement le populisme autoritaire : il se rapproche de ce que l'on appelle – faute d'un terme plus précis – le techno-fascisme (21).
Le temps de « l'innocence »
« Révolution Facebook » : contournement de la censure et circulation de l'information. Rumeur du « général qui a dit non ».
La polarisation identitaire
Escamotage des grands enjeux dans des polémiques identitaires (rumeur du choléra). Une transition au bord de la rupture.
L'entrée industrielle
« Archimedes Group » : 265 comptes, 7,8 millions de vues. Victoire de Saïed avec 73 %.
Le 25 juillet
Une campagne numérique précède l'activation de l'article 80. Amplification du Golfe pour le hashtag « Les Tunisiens se révoltent ».
Gouverner par les affects
Hashtag #Nationalisme_tunisien, discours du 21 février, 11 millions de vues et violences contre les migrants.
L'horizon
L'alliance du populisme et de la technologie : algorithmes + intelligence artificielle → « techno-fascisme ».
Un pouvoir qui ne saisit du réel que l'image qu'il se forge de lui-même
Le cas tunisien a révélé comment les algorithmes ont amplifié les affects nés des bouleversements depuis 2010 et fragilisé le processus démocratique, au point d'entrer en parfaite symbiose avec le populisme autoritaire. Le cas tunisien est une illustration éclatante d'une tendance mondiale.
Le rôle de la technologie ne doit pas être surestimé ; il reste un espace et des ressources aux forces d'opposition. Mais l'alliance entre populismes et technologie pourrait n'être qu'une phase agitée d'une alliance bien plus redoutable, lorsque les États et les plateformes partagent une même passion : collecter le plus d'informations possible.
L'horizon qu'ouvre un monde régi par les algorithmes de ces entreprises dépasse le populisme autoritaire pour se rapprocher de ce que l'on appelle — faute d'un terme plus précis — le techno-fascisme.
Notes et références
- Rapport « Digital 2026 : Tunisia » publié par la plateforme DATAREPORTAL (publié fin 2025, sur la base des données d'octobre 2025).
https://datareportal.com/about
https://indd.adobe.com/view/e71c0721-bb0b-4db3-a69a-144bf2f31d44?allowFullscreen=true - How Disinformation Fueled the Tunisian Revolution, Sharan Grewal, New Lines Magazine, 12 janvier 2024.
https://newlinesmag.com/essays/how-disinformation-fueled-the-tunisian-revolution/ - Michaël Béchir Ayari, Non, les révolutions tunisienne et égyptienne ne sont pas des « révolutions 2.0 ». Mouvements 2011/2 n° 66.
- Zeynep Tufekci, Twitter & les gaz lacrymogènes, C&F éditions 2019.
https://cfeditions.com/monde-revolte/ - Andrew Leber, Social Media Manipulation in the MENA: Inauthenticity, Inequality, and Insecurity, POMEPS Studies 43, août 2021.
https://pomeps.org/social-media-manipulation-in-the-mena-inauthenticity-inequality-and-insecurity - Marina Ayeb and Tiziano Bonini, « It Was Very Hard for Me to Keep Doing That Job », Social Media + Society Volume 10, Issue 1, janvier 2024.
- Récits et manipulations en ligne : Panorama tunisien et régional, Arab Reform Initiative, janvier 2025.
https://www.arab-reform.net/fr/publication/recits-et-manipulations-en-ligne-panorama-tunisien-et-regional/ - Propagande : Israël accusé de défaut de paiement par ses influenceurs, Agence média Palestine, 10 mars 2026.
https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/03/10/propagande-israel-accuse-de-defaut-de-paiement-par-ses-influenceurs/ - Quand la campagne présidentielle inspire les scientifiques, Inria, juin 2022.
https://www.inria.fr/fr/algorithme-vote-transparence-election-presidentielle - De la Tunisie à l'Arabie saoudite : les réseaux sociaux outils incontournables de la propagande étatique. Jihâd Gillon et Jules Crétois, Jeune Afrique, 4 novembre 2019.
https://www.jeuneafrique.com/mag/847850/societe/de-la-tunisie-a-larabie-saoudite-les-reseaux-sociaux-outils-incontournables-de-la-propagande-etatique/ - Voir par exemple :
• A Twitter Hashtag Campaign in Libya: How Jingoism Went Viral, DFRLab, 6 juin 2019.
https://medium.com/dfrlab/a-twitter-hashtag-campaign-in-libya-part-1-how-jingoism-went-viral-43d3812e8d3f
• Automated sectarianism and pro-Saudi propaganda on Twitter, Marc Owen Jones, Exposing the Invisible, janvier 2017.
https://exposingtheinvisible.org/en/articles/automated-sectarianism/ - Marc Owen Jones, Digital Authoritarianism in the Middle East: Deception, Disinformation and Social Media (Hurst/Oxford University Press, 2022).
https://www.jadaliyya.com/Details/44691 - Inauthentic Israeli Facebook Assets Target the World, Medium, DFRLab, mai 2019.
https://medium.com/dfrlab/inauthentic-israeli-facebook-assets-target-the-world-281ad7254264 - À qui profite le contenu des pages Facebook tunisiennes liées à Israël ?, Monia Ben Hamadi, Inkyfada, 3 juin 2019.
https://inkyfada.com/fr/2019/06/03/tunisie-facebook-israel/ - Operation Carthage. How a Tunisian company conducted influence operations in African presidential elections. DFRLab, juin 2020.
https://www.atlanticcouncil.org/wp-content/uploads/2020/06/operation-carthage-002.pdf - « Cyber Protest »: The Hidden Face-book of Tunisia's July 25, Larbi Sadiki, Al Sharq Strategic Research, 24 août 2021.
https://research.sharqforum.org/2021/08/24/cyber-protest/ - Tunisia crisis prompts surge in foreign social media manipulation, Mark Owen Jones, Al Jazeera, 28 juillet 2021.
https://www.aljazeera.com/news/2021/7/28/tunisia-crisis-prompts-surge-in-foreign-social-media-manipulation - Racisme en Tunisie : le pouvoir de la désinformation, Inkyfada, mai 2023.
https://inkyfada.com/fr/2023/03/03/racisme-en-tunisie-le-pouvoir-de-la-desinformation/ - Giuliano da Empoli, Les ingénieurs du chaos, JC Lattès, 2019, p. 54.
- Yves Citton, Faire avec, Les Liens qui libèrent, 2021, p. 108.
- Le manifeste de Palantir pour la domination, Le Grand Continent.
https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/20/le-manifeste-de-palantir-pour-la-domination/