La Tunisie
un géant solaire
marginalisé
Plus de 3 000 heures de soleil par an, une position pivot entre l'Algérie et l'Italie, et pourtant une absence stratégique au moment où la Méditerranée redevient le carrefour énergétique du monde. Anatomie d'un paradoxe.
La question énergétique comme question de puissance
La transition énergétique tunisienne est généralement abordée comme une question technique. Les débats portent sur les énergies renouvelables, les tarifs de rachat de l'électricité, les difficultés financières de la STEG ou les modalités de financement des projets photovoltaïques. Cette lecture est devenue insuffisante. Dans le contexte actuel de recomposition géopolitique mondiale, l'énergie ne constitue plus seulement un secteur économique parmi d'autres : elle redevient un instrument de puissance, un facteur de souveraineté et un élément structurant des hiérarchies régionales.
À cet égard, le véritable paradoxe tunisien ne réside pas dans le fait qu'un pays bénéficiant de plus de 3 000 heures d'ensoleillement par an demeure fortement dépendant du gaz naturel importé. Le paradoxe est ailleurs : au moment où la Méditerranée retrouve une centralité énergétique majeure, la Tunisie apparaît davantage comme un territoire traversé par les flux énergétiques que comme un acteur capable de les orienter ou de les contrôler.
Une recomposition énergétique sans la Tunisie
La guerre en Ukraine, puis les tensions croissantes au Moyen-Orient, ont profondément modifié les équilibres énergétiques régionaux. L'Europe cherche désormais à réduire sa dépendance aux approvisionnements russes, à diversifier ses sources d'importation et à accélérer sa décarbonation.
Dans ce contexte, les pays du sud de la Méditerranée occupent une place stratégique nouvelle. L'Algérie est redevenue un fournisseur énergétique incontournable. Le Maroc ambitionne de devenir un exportateur majeur d'électricité verte et d'hydrogène. L'Égypte consolide son rôle de hub gazier régional. L'Italie cherche à se positionner comme la principale plateforme énergétique reliant l'Afrique et l'Europe.
La Tunisie, pourtant située au cœur de cet espace, semble largement absente de cette recomposition. Cette marginalisation ne résulte pas d'une fatalité géographique. Elle est le produit de choix politiques, de retards institutionnels et, plus profondément, d'une incapacité à penser l'énergie comme un levier de puissance nationale.
De la rente de transit à la dépendance énergétique
L'histoire énergétique tunisienne est marquée par une ambiguïté fondamentale. Pendant plusieurs décennies, la Tunisie a bénéficié de sa position géographique entre l'Algérie et l'Italie grâce au gazoduc Transmed qui relie les gisements algériens de Hassi R'Mel au marché européen.
Cette perception mérite pourtant d'être nuancée. Le Transmed a principalement structuré la relation énergétique entre Alger et Rome. La Tunisie en a retiré des avantages réels sous forme de redevances et de livraisons de gaz, mais elle n'a jamais véritablement transformé cette position de transit en instrument de puissance autonome. Le gaz qui traverse son territoire a davantage contribué à renforcer l'interdépendance énergétique entre l'Algérie et l'Europe qu'à consolider la place de la Tunisie dans l'espace méditerranéen.
La production primaire d'énergie est passée d'environ 8,3 millions de tonnes équivalent pétrole au début des années 2010 à moins de 3,5 millions aujourd'hui. Dans le même temps, la consommation nationale a continué de progresser sous l'effet de la croissance démographique, de l'urbanisation et de l'augmentation des besoins industriels. Selon l'Observatoire national de l'énergie et des mines, le déficit énergétique dépasse désormais 65 % des besoins nationaux1.
Cette évolution traduit un basculement stratégique majeur. La Tunisie n'est plus un pays producteur bénéficiant d'une rente de transit. Elle est devenue un pays importateur dépendant du corridor énergétique qu'elle accueille sur son propre territoire. Ce qui constituait autrefois une source de sécurité énergétique tend désormais à devenir un facteur de vulnérabilité.
Une dépendance croissante à l'Algérie
La dépendance énergétique tunisienne est aujourd'hui largement structurée par la relation avec l'Algérie. Plus de 90 % de l'électricité produite dans le pays repose sur le gaz naturel. Une part importante de ce gaz est importée directement ou indirectement à partir du voisin algérien2.
Cette dépendance est souvent présentée comme naturelle compte tenu de la proximité géographique des deux pays et de leurs relations historiques. Pourtant, elle crée une asymétrie stratégique croissante. L'Algérie dispose de plusieurs options d'exportation : elle vend son gaz à l'Europe via le Transmed, développe ses capacités de gaz naturel liquéfié et cherche à diversifier ses partenariats énergétiques. La Tunisie, en revanche, ne dispose d'aucune alternative crédible à court terme.
Cette situation expose directement le pays aux évolutions des marchés internationaux. Les contrats gaziers algériens sont généralement indexés sur les prix pétroliers avec des mécanismes de révision périodiques. Une hausse durable du pétrole se traduit donc mécaniquement par une augmentation des coûts d'approvisionnement énergétique. Les tensions observées autour du détroit d'Ormuz ou les perturbations des marchés mondiaux peuvent ainsi produire des effets significatifs sur les finances publiques tunisiennes, même lorsque les approvisionnements physiques restent assurés.
La dépendance énergétique devient alors une dépendance systémique. Elle affecte non seulement la production électrique, mais aussi l'agriculture, les transports, l'industrie et l'équilibre budgétaire de l'État.
La Méditerranée énergétique se recompose sans la Tunisie
Cette dépendance intervient au moment où l'espace méditerranéen connaît une transformation profonde. Depuis 2022, l'Europe cherche à reconstruire son architecture énergétique autour de nouveaux corridors et de nouveaux partenariats.
Dans cette reconfiguration, l'Italie occupe une place centrale. Rome ambitionne de devenir le principal hub énergétique européen en s'appuyant sur ses interconnexions avec l'Afrique du Nord et la Méditerranée orientale. L'Algérie est redevenue un partenaire stratégique majeur dans cette perspective. Les relations énergétiques entre Alger et Rome se sont considérablement renforcées au cours des dernières années.
Le Maroc poursuit une stratégie différente mais tout aussi ambitieuse. Le royaume a très tôt identifié la transition énergétique comme un outil de projection économique et diplomatique. La création de MASEN, le développement du complexe Noor et les investissements massifs dans l'hydrogène vert traduisent une vision de long terme articulant énergie, industrie et politique étrangère3. L'Égypte suit une logique comparable, combinant exploitation gazière, infrastructures régionales et développement des renouvelables.
Face à ces trajectoires, la Tunisie apparaît singulièrement absente. Elle ne contrôle aucun flux énergétique majeur. Elle n'a pas développé de capacités significatives de stockage. Elle ne dispose pas d'un véritable marché régional de l'énergie. Elle n'a pas construit l'appareil institutionnel permettant de piloter une stratégie énergétique ambitieuse. Sa position géographique demeure exceptionnelle. Pourtant, elle n'a pas été transformée en levier de puissance.
Le piège du solaire sans stratégie
Face à l'épuisement progressif des ressources fossiles nationales, le solaire apparaît souvent comme une évidence stratégique pour la Tunisie. Les chiffres semblent plaider en sa faveur.
Selon le Global Solar Atlas développé par Solargis pour le Groupe de la Banque mondiale, l'irradiation solaire annuelle dépasse 2 200 kWh/m² dans plusieurs régions du sud du pays, soit parmi les niveaux les plus élevés du bassin méditerranéen. Certaines zones de Tataouine, Kébili ou Tozeur bénéficient d'un potentiel supérieur à celui de la plupart des régions européennes qui ont pourtant construit des industries photovoltaïques de premier plan1.
Pourtant, l'existence d'une ressource ne garantit pas sa transformation en puissance économique ou géopolitique. L'histoire du développement regorge d'exemples de pays abondamment dotés en ressources naturelles qui n'ont jamais réussi à les convertir en capacité industrielle ou en influence stratégique. Le potentiel solaire tunisien risque aujourd'hui de se heurter à cette même difficulté.
La maîtrise des chaînes de valeur
Le débat national tend souvent à réduire la transition énergétique à une question de capacité installée. Combien de mégawatts construire ? Combien d'investissements étrangers attirer ? Quel volume d'électricité injecter dans le réseau ? Ces interrogations sont importantes mais elles demeurent secondaires. La véritable question concerne la maîtrise des chaînes de valeur qui accompagnent cette transition.
La Tunisie ne fabrique ni cellules photovoltaïques, ni modules à grande échelle, ni équipements de stockage. Elle ne dispose pas non plus d'une industrie capable de produire les composants stratégiques nécessaires à la transition énergétique. Les projets actuellement développés reposent essentiellement sur des technologies importées, des financements internationaux et des opérateurs étrangers. Dans ces conditions, l'augmentation de la production électrique renouvelable ne se traduit pas automatiquement par une montée en puissance industrielle.
Le risque d'une périphérie énergétique verte
Cette interrogation est particulièrement visible dans les débats autour de l'hydrogène vert. Depuis plusieurs années, l'Union européenne considère l'Afrique du Nord comme l'un des espaces les plus prometteurs pour l'approvisionnement futur en molécules décarbonées nécessaires à la transformation de son industrie.
Du point de vue européen, cette stratégie est rationnelle. Les pays du sud de la Méditerranée disposent d'un ensoleillement abondant, d'espaces disponibles et d'une proximité géographique avec les marchés européens. Produire de l'hydrogène vert en Tunisie ou au Maroc peut apparaître plus compétitif que le faire dans le nord de l'Europe.
Cependant, cette logique soulève une question essentielle pour les pays producteurs : quelle place leur sera réellement réservée dans cette nouvelle économie énergétique ? Le risque est celui de l'émergence d'une nouvelle division internationale du travail énergétique, dans laquelle les pays européens conserveraient la maîtrise des technologies, des financements, de l'innovation et des marchés, tandis que les pays du sud fourniraient essentiellement les ressources naturelles nécessaires à la transition.
Une telle configuration ne serait pas fondamentalement différente des relations économiques qui ont longtemps caractérisé les échanges entre les deux rives de la Méditerranée. Le soleil remplacerait les hydrocarbures ou les matières premières agricoles comme ressource exportée, mais la structure générale de la dépendance demeurerait inchangée.
L'expérience historique montre que les infrastructures ne produisent pas automatiquement du développement. Les gazoducs, les ports, les zones industrielles ou les mines ne deviennent des moteurs de transformation économique que lorsqu'ils s'inscrivent dans une stratégie nationale cohérente. Sans cela, ils peuvent au contraire renforcer des formes de dépendance existantes. Le véritable défi tunisien n'est donc pas seulement d'intégrer la transition énergétique mondiale : il consiste à éviter d'y occuper une position périphérique.
La crise de l'État stratège
Ces difficultés renvoient finalement à un problème plus profond. La vulnérabilité énergétique tunisienne n'est pas seulement le produit du manque de ressources ou de contraintes financières. Elle est également le reflet d'un affaiblissement progressif de la capacité stratégique de l'État.
Depuis plus d'une décennie, la Tunisie semble avoir perdu une partie de sa capacité à penser le temps long. Les gouvernements successifs ont principalement été mobilisés par la gestion des urgences budgétaires, des crises politiques et des tensions sociales. Les choix structurants ont été continuellement reportés.
Le secteur énergétique illustre parfaitement cette dynamique. Les premiers signaux d'épuisement des gisements historiques étaient pourtant identifiés depuis longtemps. La dépendance croissante au gaz importé était connue. Les besoins de diversification avaient été documentés par de nombreux rapports nationaux et internationaux. Pourtant, les décisions stratégiques ont souvent été retardées ou fragmentées2.
Cette situation contraste avec les trajectoires observées ailleurs dans la région. Le Maroc a créé dès 2010 une agence spécialisée chargée de piloter la transition énergétique. L'Égypte a inscrit ses projets énergétiques dans une stratégie régionale de long terme. Même l'Algérie, malgré les limites de son modèle rentier, a conservé une capacité de planification lui permettant de négocier directement avec les principales puissances européennes.
Cette crise de l'État stratège apparaît également dans la gestion des infrastructures de transit. Le Transmed traverse le territoire tunisien depuis plus de quarante ans. Pourtant, le pays ne dispose toujours pas de capacités significatives de stockage gazier, de marché régional du gaz ou d'activités de négoce susceptibles de valoriser cette position géographique3.
La question centrale devient alors politique. La transition énergétique tunisienne sera-t-elle simplement une adaptation aux transformations décidées ailleurs, ou deviendra-t-elle un projet national de transformation économique ? La réponse dépend moins de la technologie que de la capacité de l'État à retrouver une fonction stratégique.
- 2009Loi 13-09 Loi-cadre
- 2010Création de MASEN Institution
- 2013Noor I lancé Projet
- 2016Noor mis en service Projet
- 2020Stratégie hydrogène Stratégie
- 2024Plus de 4 GW installés Capacité
- 2014Loi 203/2014 Loi-cadre
- 2015Feed-in tariff Institution
- 2017Benban — chantier Projet
- 2019Benban 1,5 GW Projet
- 2022Stratégie H₂ Stratégie
- 2024Plus de 3 GW installés Capacité
- 2012Loi 13/2012 Loi-cadre
- 2014Round 1 d'enchères Institution
- 2016Round 2 (−50 % du prix) Projet
- 20181 GW atteint Capacité
- 20232 GW + stockage Capacité
- 2015Loi 2015-12 Loi-cadre
- 2017Décret d'application Institution
- 2019Round 1 (avorté) Projet
- 2023Borj Bourguiba Projet
- 2025TEREG / 5 conventions Stratégie
- 2026≈ 300 MW seulement Capacité
Conclusion — la souveraineté n'est pas l'autarcie
Le débat énergétique tunisien est souvent prisonnier d'une opposition artificielle entre ouverture et souveraineté. D'un côté, certains considèrent que l'attraction des investissements étrangers constitue la seule solution possible face à la crise énergétique. De l'autre, les discours souverainistes dénoncent régulièrement les concessions accordées aux opérateurs internationaux et les dépendances qui en découlent. Cette opposition est trompeuse.
La souveraineté énergétique ne signifie pas l'autarcie énergétique. Aucun pays, y compris parmi les grandes puissances, n'est totalement autonome dans le domaine de l'énergie. Les interdépendances sont devenues une caractéristique structurelle de l'économie mondiale. La véritable souveraineté réside dans la capacité à organiser ces interdépendances plutôt qu'à les subir.
À cet égard, la question essentielle pour la Tunisie n'est pas de savoir comment se couper des marchés internationaux ou des partenaires étrangers. Elle consiste à déterminer dans quelles conditions ces relations peuvent renforcer plutôt qu'affaiblir sa capacité d'action.
La dépendance actuelle au gaz algérien, le retard accumulé dans les renouvelables et la marginalisation progressive dans la géopolitique méditerranéenne révèlent tous la même réalité : l'absence d'une doctrine énergétique nationale articulant sécurité énergétique, politique industrielle, diplomatie économique et transition écologique.
Or la Méditerranée entre aujourd'hui dans une nouvelle phase historique. Les infrastructures énergétiques, les interconnexions électriques, les corridors d'hydrogène et les technologies de décarbonation redessinent les hiérarchies régionales. Les pays qui sauront articuler ces transformations à une vision stratégique renforceront leur autonomie et leur influence. Les autres risquent de devenir de simples espaces de transit ou de production au service de stratégies conçues ailleurs.
La Tunisie dispose encore d'atouts considérables : une position géographique exceptionnelle, un potentiel solaire parmi les plus élevés de la région, une proximité avec les marchés européens et une longue tradition de compétences techniques. Mais ces ressources ne produiront aucun avantage automatique. Le véritable défi n'est donc pas énergétique. Il est stratégique. Il consiste à reconstruire un État capable de penser le long terme, de coordonner les politiques publiques et de définir une place pour la Tunisie dans la Méditerranée post-carbone qui est en train d'émerger.
Notes
- World Bank & Solargis, Global Solar Atlas – Tunisia Country Profile ; IRENA, Renewables Readiness Assessment: The Republic of Tunisia, 2021.
- Observatoire national de l'énergie et des mines (ONEM), Conjoncture énergétique 2025 ; Banque mondiale, Tunisia Energy Reform and Green Growth Program (TEREG), 2025.
- ENI, Transmed Pipeline Overview ; Snam, Mediterranean Gas Corridors ; Global Energy Monitor, GALSI Pipeline Project Profile.