« En marge du trône »
Comment une enquête archivistique de quinze années renouvelle-t-elle la lecture de la construction de la nation marocaine à travers une figure restée en marge de l'historiographie officielle — agissante sans jamais laisser de trace ?
Une biographie qui défie la classification commode
Un ouvrage qui conjugue biographie politique, enquête archivistique, manifeste épistémologique et sociologie des élites économiques, et qui érige la notion de « discrétion » en force politique au cœur des relations de pouvoir au Maroc.
L'ouvrage d'Irène Bono appartient à cette catégorie de travaux académiques qui défient la classification commode ; et c'est précisément dans ce défi que réside ce qui le rend à la fois stimulant et propice à la réflexion.
Il est tout à la fois biographie politique, enquête archivistique, manifeste épistémologique et sociologie des élites économiques, en plus de constituer une contribution théorique à l'étude du nationalisme, du pouvoir et de ce que l'autrice nomme la « discrétion » comme force politique. Qu'une seule étude embrasse toutes ces dimensions sans s'effondrer sous le poids de son ambition est en soi une prouesse remarquable ; et qu'elle y parvienne avec une cohérence méthodologique constante et une finesse analytique qui en font une référence incontournable pour les chercheurs en histoire politique du Maghreb, en études postcoloniales, en sociologie des élites et en méthodologie de la recherche biographique, ne l'est pas moins.
Irène Bono est professeure de science politique à l'Université de Turin ; ses recherches portent sur les formes non conventionnelles de l'action politique dans la formation de l'État-nation marocain, avec une attention particulière aux modalités de la participation politique, à la gouvernance et aux formes de violence engendrées par les pratiques économiques, culturelles et mémorielles. Cet ouvrage, son premier livre en nom propre, est le fruit de plus de quinze années de recherche et de dialogue avec une figure centrale de l'histoire marocaine.
Le livre a pour objet Ahmed Benkirane, témoin de près d'un siècle de mutations politiques marocaines : militant nationaliste dans sa jeunesse, haut fonctionnaire au lendemain de l'indépendance, homme de presse et homme d'affaires de premier plan. Né en 1927 à Marrakech, il demeure pourtant quasi absent de l'historiographie officielle ; car son importance tient précisément à sa capacité d'agir et d'influer sans laisser de trace que les archives officielles se soucieraient de consigner.
Face au récit dominant
Pour mesurer l'ampleur de l'intervention de Bono, il faut comprendre le champ historiographique dans lequel elle s'inscrit. L'historiographie nationale marocaine reste articulée autour des trois rois et d'un certain nombre de héros de l'indépendance ou de victimes des « années de plomb ». Ce schéma narratif tend à ordonner l'histoire contemporaine du Maroc autour du martyre, du charisme royal et des affrontements politiques retentissants, produisant ainsi des héros et des victimes en tant que figures clairement définies, tout en reléguant à l'oubli un vaste pan d'acteurs qui ont contribué à façonner la structure politique, économique et sociale de la nation par des formes de participation moins visibles et plus ambiguës.
Le livre de Bono constitue en partie un plaidoyer prolongé contre cette réduction historique. En choisissant une figure qui ne relève ni de la catégorie du héros ni de celle de la victime, elle nous contraint à reconsidérer les structures mêmes de l'intelligibilité historique : quelles figures méritent l'étude, et au nom de quels critères ? Le choix de Benkirane comme objet n'est donc pas seulement une décision biographique : il est, dans son essence, un choix théorique.
Sur cette base, la question de l'archive occupe une place centrale dans la réflexion méthodologique de l'ouvrage. Partant du postulat évident, quoique souvent négligé, selon lequel la source n'est pas une preuve irréfutable mais un « indice » appelant interrogation et déconstruction, Bono rappelle que le récit biographique est avant tout un discours. Il ne s'agit pas là d'une simple précaution méthodologique, mais d'une revendication épistémologique fondamentale : plutôt que de traiter les archives comme des réservoirs de preuves en attente d'extraction, Bono les aborde comme des espaces de production politique, où ce qui est dit et ce qui est tu sont activement et délibérément ordonnés.
Bono mobilise la notion de « microstoria » proposée par l'école italienne associée à Carlo Ginzburg et Giovanni Levi, et l'étend de la recherche historique à la science politique comparée ; un geste qui introduit des sensibilités méthodologiques que cette dernière hésitait jusqu'alors à adopter : l'attention aux traces, à l'obscur, et à tout ce qui échappe à la classification officielle.
La discrétion : une force politique
Le traitement par Bono du « pouvoir discrétionnaire » comme concept politique constitue l'axe théorique de l'ouvrage, et représente vraisemblablement sa contribution la plus originale et la plus durable à la littérature politique. Le pouvoir discrétionnaire révèle moins un caractère arbitraire ou informel de l'action politique que la valeur de l'intimité et du confidentiel dans la gestion des affaires publiques. L'autrice distingue la discrétion de notions voisines mais distinctes : le secret, l'informalité et l'opacité. Dans son usage, la discrétion n'est pas une simple dissimulation d'information : elle est un mode d'existence politique produit par la structure sociale.
Dans la première partie de l'ouvrage, « Sauver la biographie de la nation », le passeport obtenu par Benkirane en 1954 constitue le fil conducteur permettant de comprendre ses trajectoires politiques souterraines. L'autrice soutient que la pluralité des identités sociales est la condition structurelle de la discrétion. Il ne s'agit pas tant pour Benkirane d'avoir choisi la discrétion au sens de la réserve et de la circonspection : c'est sa position sociale même, traversant les frontières de classe, les champs institutionnels et les appartenances politiques, qui le rendait « relativement insoupçonnable ».
Ce concept se déploie plus avant dans l'analyse que Bono consacre à ce qu'elle nomme la « violence discrète » des relations d'affaires, des politiques du don, des cercles mondains et des réseaux informels. Dans le Maroc postcolonial, la souveraineté économique ne s'est pas conquise par les seuls décrets de l'État, mais par la construction patiente de réseaux informels, de loyautés personnelles et de pratiques sociales partagées.
Chez Bono, la discrétion renvoie à un état d'existence sociale avant de renvoyer à une vertu personnelle ou à une stratégie délibérée. Benkirane tirait son efficacité politique de la difficulté à cerner ses contours, de la multiplicité de ses engagements et de la dispersion de son activité entre les sphères des affaires, de la presse, de la diplomatie et de la politique partisane.
L'enquête de terrain biographique
Ce qui distingue peut-être le plus cet ouvrage par son audace intellectuelle, c'est sa réflexion approfondie sur les conditions dans lesquelles a été produit le savoir qu'il renferme. Il est né d'un dialogue de dix années entre une chercheuse italienne et une figure éminente marquée par la discrétion. Bono élabore la notion d'« enquête de terrain biographique » pour décrire une pratique méthodologique qui ne relève ni de l'ethnographie classique, ni de l'historiographie archivistique normée, ni de la simple histoire orale.
Chaque chapitre s'ouvre sur un court texte de Benkirane lui-même qui éclaire ce qui suit, faisant de cet ouvrage une collaboration féconde entre l'autrice et l'objet de son étude. L'idée de « co-construction » soulève des questions que le livre aborde avec transparence : comment le chercheur préserve-t-il sa distance analytique vis-à-vis d'un collaborateur qui a lu, discuté et enrichi le manuscrit ? Le choix de l'abréviation « Abk » pour désigner Benkirane est l'un des procédés par lesquels l'autrice tente de gérer cette situation épistémologique complexe.
Cette transparence méthodologique se trouve renforcée par le remarquable appareil paratextuel de l'ouvrage. Ce travail se prolonge en effet sur un site web intitulé « Du livre à l'archive », accessible via des QR codes en annexe. Cette extension numérique n'est pas un outil de promotion, mais un manifeste méthodologique : en mettant les sources archivistiques à disposition, Bono invite ses lecteurs à évaluer par eux-mêmes ses choix interprétatifs.
L'économie politique marocaine et l'action politique non conventionnelle
L'un des apports majeurs de l'ouvrage réside dans son explication de la structure spécifiquement marocaine du pouvoir politique, dans le sillage des travaux de Mohamed Tozy, de Béatrice Hibou et d'autres, qu'elle prolonge et élargit ; une structure dans laquelle les institutions formelles de l'État n'ont jamais été la source exclusive, ni même principale, du pouvoir. Bono rejoint ainsi Mohamed Tozy, qui a montré que le pouvoir au Maroc relève aussi du fait social, dans « une autre forme d'action politique ».
Ahmed Benkirane fut un entrepreneur du national au double sens du terme : un homme d'affaires soutenant le développement économique, et un homme politiquement engagé qui, par son activité commerciale, œuvrait à la souveraineté monétaire et économique du pays. Ainsi, le combat pour l'édification de la nation passa par des acteurs du secteur privé, par-delà les partis politiques et les autorités officielles. Le cœur de l'argument de Bono n'est pas que l'État serait dénué de pertinence ; bien au contraire : elle insiste sur la nécessité de comprendre l'imbrication de l'État et de l'économie, dans les contextes postcoloniaux, à travers des cadres analytiques plus fins.
Des limites de l'analyse et de sa portée
Les nombreuses forces de l'ouvrage ne le dispensent pas d'un examen critique, et certains points méritent qu'on s'y arrête. Bono aborde la problématique de la représentativité à plusieurs reprises et avec précision, mais celle-ci demeure une tension qu'un cas unique, si riche en contexte soit-il, ne saurait résoudre. La notion de discrétion peut parfois se muer en une catégorie trop élastique, susceptible d'absorber sous une même enseigne analytique des phénomènes fort différents. De même, l'univers du nationalisme économique que Bono reconstitue apparaît, dans son immense majorité, masculin.
En dépit de ces réserves, le bilan d'ensemble demeure positif. Irène Bono a produit un ouvrage qui contribue à faire progresser simultanément plusieurs champs, et qui offre un modèle de pratiques méthodologiques et théoriques dont la portée dépasse les frontières du Maroc. La rigueur scientifique de ce travail mérite un éloge particulier : chaque information y est documentée et sourcée. Quant aux spécialistes de la scène politique maghrébine et africaine, l'ouvrage leur offre un récit incontournable de la formation de l'économie politique marocaine dans la phase postcoloniale.
Restituer des formes oubliées d'appartenance nationale n'est pas un exercice académique, mais un acte de justice historique
Enfin, et c'est peut-être l'essentiel, le livre de Bono formule un argument moral convaincant sur les responsabilités de la recherche historique. Analyser la discrétion, c'est mettre au jour des formes d'appartenance à la nation que la société marocaine contemporaine ignore, voire oublie.
Restituer ces formes oubliées d'appartenance nationale est un acte de justice historique envers les acteurs qui ont bâti la nation par des voies que sa mémoire officielle n'a su, ou n'a voulu, reconnaître.
Référence bibliographique
Bono Irène. Un entrepreneur du national au Maroc. Ahmed Benkirane, traces et discrétion. Paris, Karthala, 2024, 555 p.